Laurent est inspecteur de travaux pour une grosse entreprise de BTP. Il est souvent en déplacement et se rend d’un chantier à un autre. Il vérifie les procédures, la qualité des matériaux, le bon avancement des travaux et le respect des budgets. Ces visites ne sont jamais annoncées et, ce n’est rien de l’écrire, très redoutées par les professionnels du bâtiment ! Car comme dans la plupart des cas, les travaux sont en retard et les budgets largement dépassés… Comme dit Valérie, sa compagne pour paraphraser une boutade enfantine, « c’est un inspecteur des travaux presque jamais finis ! »
Nous sommes un vendredi, Laurent quitte son hôtel et prend sa voiture pour se rendre sur le premier chantier du jour. Il allume l’autoradio en appuyant sur un bouton qui sélectionne FranceInfos. Mais c’est de la musique qui retentit dans l’habitacle, et cet air, il le connaît bien. C’est celui de la première rencontre avec Valérie. Avec courage ou inconscience, il l’avait invité à danser, et ils avaient passé le reste de la soirée à rire et à se raconter, tous les deux, seuls.
Les infos n’arrivant toujours pas, il se dit que la station doit être en grève. Pour avoir la météo et une situation du trafic routier, il sélectionne un autre canal… et entend, un autre air qu’il connaît bien : un vieux tube pop, léger et entrainant, celui qu'ils avaient fredonné ensemble lors de cette fête de village ...
Il arrive sur sa première inspection. Bien sûr, le chantier est en retard, et les budgets ont pris de l’avance. Réunion avec les parties prenantes : invectives et engueulades, accusations et vociférations entre les corps de métier. La réunion se termine lorsque tous les participants quittent la table sous les insultes.
Laurent déjeune avec le maître d’œuvre et l’architecte, appelé en renfort. Au cours du repas, analyse de la situation et promesses de rétablissement au café.
L’inspecteur prend sa voiture et se rend sur le dernier chantier de la semaine. « Espérons que ça se passera mieux », se dit-il.
L’autoradio le surprend, en se mettant en marche seul, et diffuse un air qu’il ne connait que trop bien, celui du premier baiser. Il se souvient, très bien, elle chantonnait en posant sa tête sur son épaule. Il se rappelle ce moment inouï de bonheur, aboutissement d’une longue approche.
Un nouveau morceau envahit l’habitacle, et là, c’est le souvenir de la première étreinte qui l’envahit, à l’arrière d’une voiture semblable à celle-ci. Un long morceau pop-rock, lent et très langoureux, avec un thème entêtant à la guitare basse. Et de longs solos de divers instruments, dont un saxo ténor suave et sucré à souhait !
La situation du chantier est presque comparable à celle du précédent. Entre corps de métier, architecte et maître d’œuvre, c’est presque la guerre. Comme d’habitude, l’inspecteur promet et menace et, comme d’habitude, les intéressés garantissent que tout va s’arranger. Tout le monde veut terminer la semaine rapidement…
C’est en regagnant sa voiture que Laurent reçoit un coup de fil de Valérie. Elle lui annonce une très mauvaise nouvelle. Il lui répond d’un ton sec :
« Ici, je suis dans un océan de problèmes. Merci de me maintenir la tête sous l’eau ! Allez, tchao ! »
Pas de demande d’explications, rien. Elle s’attendait à un dialogue ombrageux, plein de reproches, de regrets et de larmes…
Nous sommes vendredi en début de soirée. Sa journée de travail terminée, Laurent est perdu, désorienté, sans ressort. Habituellement, le vendredi soir, Valérie et lui, établissaient un plan pour profiter du week-end. Musée, resto, cinéma, balade, moments d’amour.
Mais il s’est fait larguer cet après-midi ! Et là, les deux jours à venir, vides de tout, le tétanisent. Sans y réfléchir, il prend sa voiture et roule vers nulle part.
L’autoradio, sans qu’on le lui demande, diffuse de nouveaux airs qui lui rappellent d’heureux moments.
« Tu ne vas pas te taire, merde, à la fin ! » s’énerve Laurent.
La musique s’estompe doucement. Il est au bord des larmes. Il ralentit et se laisse envahir par les souvenirs.
Soudain, une sirène et un gyrophare bleu le sortent de sa rêverie. De la portière d’une voiture de la gendarmerie, sort un bras qui lui intime l’ordre de se garer. Il obtempère. Il est tranquille, il n’a pas bu et ne s’est jamais drogué. Un agent sort du côté droit et marche jusqu’au véhicule de Laurent.
Après un salut et un bonsoir poli, il demande les papiers du véhicule et du conducteur.
« Tenez, il y a tout là-dedans », murmure, au bord des larmes, Laurent qui lui remet la totalité de son portefeuille. Le gendarme est un peu surpris, mais voyant les yeux rougis du conducteur, saisit le porte- carte et le remet à son collègue. Puis revenant vers Laurent, il questionne :
« Monsieur, vous savez pourquoi je vous contrôle ?
— Pas la moindre idée, répond Laurent
— Vous roulez trop lentement… beaucoup trop lentement ! insiste le gendarme. C’est dangereux non seulement pour vous, mais pour les autres usagers. »
Laurent, en pensée, fait une digression et se dit « C’est seulement dans la gendarmerie qu’on parle d’usagers de la route ».
— Ah ! pardonnez-moi, je ne m’en suis pas rendu compte. »
Le portefeuille est tendu hors de la portière par le gendarme resté dans la voiture. L’interlocuteur de Laurent fait quelques pas pour aller le reprendre. Laurent voit le conducteur hocher de la tête. Les papiers du véhicule sont contrôlés, pas de problème.
« Vu votre état, on va quand même faire un test d’alcoolémie et un contrôle de stupéfiant » dit le gendarme en revenant à la hauteur de Laurent. Prélèvements, tests.
« Négatif pour les deux, annonce le gendarme en revenant à la hauteur de Laurent.
Alors, expliquez-moi votre attitude. Rouler trop lentement, ce n’est pas banal. Vous avez un problème avec le véhicule ?
— Aucun problème… La voiture sort de révision. »
Le gendarme est perplexe. Il ne va pas verbaliser avec motif “lenteur excessive” !
« Problème de santé ?
— Non… ça va… bredouille Laurent
— Problème personnel ?
— Euh ! Oui… c’est ça… en fait… aujourd’hui… je me suis fait larguer, avoue Laurent. »
Le gendarme en avait l’intuition. Il s’approche se penche vers le conducteur en posant l’avant-bras sur le toit du véhicule. Il regarde Laurent bien droit dans les yeux, lui pose même la main sur l’épaule et dit avec un triste sourire :
« Je suis désolé, je sais ce que c’est…
— Oh non, vous ne savez pas ! rétorque, véhément, Laurent »
Surpris, le gendarme a reculé d’un pas. Il prend un air peiné. Il hésite un moment et finit par lâcher : « Oh… si, je sais ! Moi aussi, il y a quelque temps, je me suis fait larguer ! »
Puis après un long moment, en désignant la voiture bleue, il ajoute : « Et vous voyez mon collègue, pour lui c’était hier ! »
Et vous voulez savoir pourquoi ? »
Sans attendre la réponse, il ajoute : « Parce que, au lieu d’être auprès de nos chéries, nous passons nos soirées à contrôler des conducteurs qui se sont fait larguer ! »