C’est une répétition par pupitre. Aujourd’hui, ce sont les cordes qui travaillent autour de l’assistant du chef. Violons, altos, violoncelles et contrebasses commencent à fatiguer. Cela fait bientôt deux heures qu’ils répètent les mêmes mesures. C’est du Berlioz, les difficultés sont nombreuses et la richesse “fantastique”. Mais on sent que l’assistant ne tient pas bien son sujet. La tension monte entre les musiciens et le conducteur du jour. Avec le chef en titre, jamais une telle ambiance ne s’installe dans l’orchestre. Il encourage, félicite, développe, plusieurs fois s’il le faut, mais jamais il ne se dégage de sa direction un tel mépris.
Une fois de plus, l’assistant hausse le ton et remet en cause les compétences de ceux qui sont autour de lui.
« Vous n’êtes pas de vrais musiciens » leur lance-t-il.
Là, c’en est trop ! Le premier violon se lève, pose son instrument sur le siège, et avec un calme froid, lance à l’assistant : « Mais vous n’êtes pas un vrai chef non plus ! Marre de votre indécision, de vos caprices, de votre incompétence. Ce n’est pas parce que l’on a entre les mains une baguette de chef… qu’on est chef. On s’en va ! »
Et tous les musiciens posent délicatement leurs instruments avant de s’éclipser sous les vociférations de l’assistant. Se retrouvant seul, celui-ci se met à hurler une diatribe et scande ses insultes par de grands coups de baguette sur le pupitre. Le bois de rose finit par céder et se plie en deux. De rage, le sous-chef la jette en l’air. Elle tournoie un instant avant d’atterrir sur le cordier d’une contrebasse, rebondit puis se loge à moitié dans une ouïe. Soudain muet, il constate, ahuri, le désastre : c’était la baguette préférée du chef…
Il descend de l’estrade en manquant de trébucher puis, blafard et abattu, quitte la salle de répétitions.
Un silence, que même Berlioz n’aurait pas imaginé, envahit l’espace.
Après de longues minutes, une petite voix se fait entendre :
« Eh... nous voilà bien, à présent ! susurre le violon du premier violon.
— Il m’a fait mal, ce con ! râle la contrebasse, qui voit la moitié de la baguette pendouiller d’une de ses ouïes.
— On ne pouvait pas faire autre chose que de l’envoyer se faire entendre ailleurs, se justifie le premier violon.
— Tout à fait ! déclarent la plupart des instruments.
— C’est vraiment moche pour la baguette, déclare un alto.
— Qu’est-ce qu’on peut faire ? » demande le vieux violoncelle.
Silence.
L’ancêtre reprend : « Il faudrait qu’on lui en fournisse une autre, identique. Mais comment on s’y prend ? Je doute que l’improbable assistant présente ses excuses et court chez le luthier ! À mon avis, il est en train de demander son solde auprès des ressources humaines… Tu parles d’une ressource !
— Pas humaine, en tout cas », dit un autre violoncelle.
Silence.
« Écoutez, peut-être que j’ai une idée ! lance soudain un alto.
— On t’écoute, dit une partie des instruments.
— On t’ouït, dit l’autre.
— Si Contrebasse présente un dysfonctionnement, on l’enverra chez le luthier…
— Et… encourage l’ensemble.
— Le luthier fabrique aussi des baguettes ! »
Silence admiratif pour l’alto.
Un violoncelle s’agite et déclare :
« Ouais, c’est bien beau… Mais quand nos maîtres vont revenir chercher leurs instruments et qu’ils vont découvrir la baguette cassée ?
— Il faudrait que Contrebasse puisse la faire glisser dans sa caisse de résonnance », suggère une autre contrebasse.
Toutes les ouïes, toutes les chevilles, se tournent vers Contrebasse.
Après un très long moment, celui-ci déclare :
« Vous le savez, mon maître et moi jouons, certains soirs, dans les clubs de jazz, pour arrondir nos… enfin, ses fins de mois. Mais par goût aussi ! D’ailleurs ne dit-on pas “peloter la grand-mère”. C’est tellement plus vivant et créatif que Berlioz ! ” Et je vous prie de croire que, ces soirs-là, je suis sacrément secouée… et j’aime ça !
— Et tu crois que tu pourrais faire descendre la baguette cassée dans ta caisse ? demande, fasciné, un deuxième violon.
— Peut-être, si vous m’aidez un peu…
— Comment ? répondent quelques collègues.
— C’est simple : vous créez une pulsation assez vive, avec une accentuation sur les deuxièmes et quatrièmes temps. Vous verrez, ça fait tout drôle au début, mais on s’y fait vite… Essayons… Vous êtes prêts. Un, et deux, trois, et quatre... Un, et deux, trois, et quatre... Un, et deux, trois, et quatre…
— C’est sûr, ça nous change ! dit un second violon
— Mettez-y un peu plus d’énergie, incite Contrebasse. On n’est pas chez Debussy ! »
Les instruments, en s’encourageant eux-mêmes, parviennent à créer une pulsation entraînante. Contrebasse commence à onduler, vibrer, se déhancher et à se secouer si résolument que la deuxième moitié de la baguette tombe dans sa caisse.
Les instruments, tous partis dans leurs “trips jazzeux”, ont du mal à ralentir. Pour les arrêter, Contrebasse lance de sa grosse voix :
« Stop ! Nos maîtres vont revenir bientôt nous reprendre, qu’est-ce qu’on fait après ?
— Il faut que tu fasses l’éclopé. Qu’on t’emmène à l’infir... euh… chez le luthier pour te réparer.
— Attention ! prévient un alto, il faut une blessure qui se répare vite et facilement !
— Quelqu’un peut-il me dire s’il y a un éclat sur ma table. Je ne peux pas me courber sur moi-même comme vous le savez tous !
— Je ne vois rien, dit le violoncelle situé juste devant Contrebasse.
— Peut-être une cheville ? Mais elles sont en ébène, c’est du solide ! dit un deuxième violon.
— Et si Contrebasse tombait de sa chaise ? Son maître a posé son manche sur l’assise… et si elle glissait. Il retrouve son instrument chéri sur le flanc. Tout de suite, il le redresse et il le teste pour entendre s’il n’y a rien de cassé. Il suffit à Contrebasse de couiner un peu pour se faire dorloter par le luthier. De plus, la baguette cassée fera un peu de bruit quand on la déplacera.
— C’est OK, répond contrebasse, j’espère que je ne vais pas trop me faire mal.
— T’inquiète, rassure le violoncelle de devant. La chaise n’est pas bien haute et c’est de la moquette par terre.
— Allez, j’y vais, avec un peu de jazz ça devrait marcher… »
Et l’on vit et entendit Contrebasse vibrer et sonner de l’intérieur, son manche vibrant sur le velours de la chaise. Enfin, elle glisse en se retournant d’un quart de tour et tombe sur le flanc. Certains instruments croient entendre un « Ouille ! » Tous rentrent les épaules un court instant.
« C’est bon, les gars, rien de cassé », rassure Contrebasse.
Le chef en titre débarque dans la salle, suivi des musiciens. Sans monter sur son estrade, il attend que tous soient près de leurs instruments. Il leur dit :
« Mesdames, messieurs. Je suis absolument désolé de ce qui s’est passé, vraiment navré. L’assistant a été renvoyé, vous ne le verrez plus. Pour ma part, je garde toute ma confiance envers chacun d’entre vous… même à ceux qui délaissent leur instrument de cette façon, ajoute le chef avec un large sourire et en désignant Contrebasse, les ouïes et le cordier contre la moquette. »
Éclat de rire général. Le chef poursuit : « Pour aujourd’hui, la répétition est terminée. Vous avez quartier libre, comme on dit dans les casernes. Sauf pour un contrebassiste qui se rend illico chez le luthier ! »
Encore éclat de rire général. Tous les instrumentistes glissent leurs instruments dans leurs étuis et quittent la salle. Quand Contrebasse et son maître passent devant le chef, celui-ci leur glisse, gentiment :
« J’appelle tout de suite le luthier, tous les frais seront pour nous. J’espère que ce n’est pas trop grave. J’ai besoin de vous deux ! »
Le chef ne s’est pas aperçu que sa baguette n’était plus sur le pupitre.
En déballant la contrebasse de son étui et en l’allongeant sur son établi, le luthier entend qu’une pièce semble s’être détachée et brinqueballe dans la caisse. Il introduit un éclairage, un miroir et un bras articulé pour extraire l’objet. Et ce qu’il agrippe l’étonne beaucoup : la baguette du chef pliée en deux ! C’est bien la sienne, c’est lui qui l’a fabriqué avec du bois de rose et un manche en liège. Il avait même gravé des initiales très discrètes sur le talon.
Mais pourquoi se retrouve-t-elle dans la caisse d’une contrebasse, et cassée de surcroît ?
Un temps, il se demande s’il doit chercher à joindre le chef ou son équipe.
Peut-être que le contrebassiste devait lui remettre l’instrument ET la baguette à réparer et que, dans le transport, celle-ci s’est glissée dans la caisse ? « Un peu tordu ! » pense le luthier.
Il examine la contrebasse, à part quelques ajustements mineurs, elle est en parfait état. Ça lui laisse du temps pour confectionner une nouvelle baguette à l’identique.
Le lendemain matin, le contrebassiste se présente pour récupérer son instrument. Il écoute les commentaires du luthier sur les menus travaux réalisés.
Sans un mot, celui-ci lui remet aussi un élégant coffret.
« Qu’est-ce que c’est ? », demande l’instrumentiste.
« Manifestement, il n’est pas au courant », pense l’artisan.
« Oh ! Juste une petite attention… C’est une nouvelle baguette pour le chef, la sienne, actuelle, doit être bien fatiguée... »