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La boîte à outils

Extrait de "Le Bon Esprit des Objets"

Illustration de l'histoire La boîte à outils

« Dites-moi, compagnons, vous ne vous ennuyez pas un peu ?

— Oh que si, et pas qu’un peu ! affirme l’un.

— C’est un cauchemar ! renchérit un autre.

— Il n’y a rien qui se passe, rien ! dit un troisième.

— Du temps du grand-père, ça vivait. Beaucoup d’entre nous étaient utilisés plusieurs fois par jour !

— Et bien entretenus, avec ça ! se souvient la scie égoïne.

— C’est vrai, moi la burette d’huile, c’est ma copine ! déclare la scie sauteuse. »

Dans cette froide et humide cave, l’ennui est pesant. La boîte à outils semble devenir un cercueil, l’établi un tombeau et les racks un cimetière.

 

Marteau reprend la parole : « Il m’est venu une idée il y a quelque temps et je la mûris tous les jours. Je vous en fais part, vous me direz ce que vous en pensez ». Il laisse le temps à ses mots de pénétrer les esprits engourdis.

« Voilà, il y a quelques jours, le petit-fils du grand-père que nous aimions tant est descendu dans notre cave. Il était curieux de tout. Mais d’une curiosité attentive et raisonnée. Quand il m’a extrait de la caisse à outils, j’ai senti qu’il me découvrait, regardait les deux côtés de ma tête, évaluait le résultat quand il m’empoignait à différentes hauteurs du manche et…

— À nous aussi, il a fait cette impression ! coupent, ensemble, quelques tournevis rangés dans leur rack. Il a regardé avec attention l’embout de nos lames. Il a présenté différentes vis pour voir celles qui convenaient. Il n’a probablement jamais planté un clou, le fiston, mais il m’a fait une très bonne impression et…

— Il nous a examinés attentivement, j’en étais toute gênée, interrompt une des limes. Il nous frôlait du bout des doigts, sur chaque face, pour évaluer notre rugosité, ça m’a tout retournée ». Rires.

Marteau est un peu désarçonné d’avoir eu la parole coupée, mais très heureux que d’autres abondent dans son sens.

« Alors je propose, dans les limites de nos moyens bien sûr, que nous aidions le gamin à nous apprivoiser. On verra vite s’il aime bricoler, au bon sens du terme bien sûr ! En attendant, qu’il marche dans les pas de son grand-père, ça nous fera de l’animation. Qu’en pensez-vous ?

— Ce n’est pas bête, mais comment on s’y prend ?

— Impossible ! dit un serre-joint grincheux

— Et bien, ne participe pas ! répond Marteau. Continue de t’ennuyer ferme dans ton coin.

— Pour ceux qui veulent participer, voici mon idée. Il y a… »

 

C’est une maison dans laquelle vécurent les grands-parents. Ils s’entendaient fort bien… mais attention, chacun son domaine d’activité : pour elle, cuisine et pâtisserie, une passion ; lui était très occupé par le bricolage et le potager. Une seule partie commune les réunissait, les fleurs.

Quand ils moururent, presque en même temps, la fille unique hérita de la maison. Après son mariage, le couple s’y installa. Prétextant un métier envahissant, son mari a refusé de reprendre le rôle du grand-père. Fleurs et potager sont tombés entre les mains d’un vague “paysagiste” appointé dont le travail consistait, trois fois l’an, à couper et brûler tout ce qui était mort et à faucher tout ce qui naissait.

Pour l’entretien inévitable de la maison, des pseudo-artisans, peu onéreux et pas du tout qualifiés, la détérioraient sans scrupule.

 

Après une longue attente, pourtant active, est enfin né le petit Lucas.

C’est lorsqu’il a eu douze ans que sa mère est morte dans un accident de voiture. Son père a été plus prompt à tisonner les assurances plutôt que de soutenir son fils. Celui-ci se réfugia dans les livres et la découverte de la cave. Il était fasciné par les nombreux outils bien rangés, souvent par ordre de taille. De leurs utilisations, il ignorait tout, ou presque. Mais il tentait, en les observant attentivement, de deviner leurs emplois.

 

Ses grands-parents étaient, semble-t-il, de piètres téléspectateurs. Mais, si l’on en juge par l’importance de la bibliothèque, ils lisaient beaucoup. Lucas chercha dans les nombreuses étagères des livres consacrés aux outils ou au bricolage. Il ne trouva, en tout et pour tout, qu’un seul volume consacré à la pose du carrelage extérieur. Il vit la photo d’un marteau à tête en plastique, le même que celui qu’il avait remarqué dans la cave.

Il trouva également, bien rangés dans un classeur, annotés de la main de son grand-père, différents plans de construction de meubles : la cuisine aménagée, la bibliothèque répartie en plusieurs endroits et de nombreux placards.

Il emporte le classeur dans la cave et déplie les plans sur l’établi. C’est ici qu’allaient naître les pièces nécessaires au meuble : montants, châssis, portes, plans de travail, etc.

 

Son père s’inquiète de ses trop fréquents séjours à la cave. Il le lui reproche. Puis, quelques jours plus tard, il constate que son fils s’entête.

« C’est par les études qu’on réussit ! Monte dans ta chambre et révise. Tu n’as rien à faire ici. »

 

Et il lui interdit l’accès en confisquant la clé.

 

Lucas est taciturne, séparé de ses amis outils. Heureusement, un évènement va lui redonner le sourire. Son père doit s’absenter, un soir, pour assister à une réunion professionnelle. Et un collègue passe le prendre. Peut-être laissera-t-il le trousseau de clés de la voiture, dès lors inutile et auquel il a joint la clé de la cave ?

Pendant les deux jours précédents, l’adolescent se force à être aimable avec son père, dans l’espoir d’endormir sa méfiance.

Le soir dit, par chance, le collègue est légèrement en avance et le père se presse pour ne pas faire attendre. Et surtout éviter un troisième coup de klaxon, à trois tons, qu’on n’entend jamais dans ce quartier résidentiel. Emportant son père, la voiture redémarre en trombe en faisant crisser les pneus. « Sympa le collègue ! », se dit Lucas en descendant rapidement l’escalier. Du haut de la dernière volée, il aperçoit le trousseau. Encore quelques marches et… la clé de la cave est là ! Fébrilement il la détache, ouvre la porte et descend à la cave, toujours humide et froide, mais peuplée par ses amis. Un curieux agencement est étalé sur l’établi : des tournevis de toutes tailles, descendus de leur rack, sont disposés en éventail et semblent pointer dans une même direction. Lucas repère une colonne d’étagères sur lesquelles sont entreposées de vieilles boîtes en métal peint de toutes sortes. Semblant obéir à la consigne muette, il les ouvre toutes. Des charnières, des vis spéciales, des fixations diverses, une multitude de petites pièces en acier, laiton, cuivre ou en bois rassemblées par destination. Lucas entrevoit le but de la manœuvre. Confiant, il se hisse sur la pointe des pieds, tend les bras et arrive à saisir la dernière boîte sur l’étagère du haut. Il la dépose avec précaution sur l’établi et l’ouvre doucement.

Bien sûr, il y a ce qu’il attendait : des clés ! Des trousseaux de clés, certaines bien anciennes. Il cherche un double de celle de la cave, mais ne la trouve pas. Il réalise, tout à coup qu’elle peut être d’une autre couleur, dans une autre présentation et en effet, il semble y en avoir une qui correspond. Elle est jaune laiton et la tête est ronde. La sienne est triangulaire et couleur blanc-acier. À la lumière, il les place dos à dos et comparent les canons : ils sont identiques.

 

Craignant avoir perdu beaucoup de temps, il remet la boîte à sa place, salue les outils d’un vibrant « Merci, les amis, à très bientôt ! » puis remonte l’escalier et ferme avec sa nouvelle clé. Il replace celle de son père sur le trousseau à sa place sur la console de l’entrée. Il va dans sa chambre et se couche rapidement en tenant fermement la clé dans sa main. Il était temps : une voiture arrive en trombe et freine brusquement devant la maison. Des éclats de voix, une portière qui claque et un démarrage qui fait crisser les pneus.

« Son collègue est un vrai con », pense Lucas avant de s’endormir.

 

Le lendemain, en rentrant du lycée, le jeune homme se précipite à la cave qu’il ouvre avec sa nouvelle clé. Il dispose d’une paire d’heures avant que son père ne rentre. Il est également très surpris de voir que les tournevis avaient retrouvé seuls leurs places dans les racks.

Il est encore saisi par le froid et l’humidité. Il avise les fenestrons en hauteur qui doivent sûrement ouvrir au ras du sol extérieur. Il se met en devoir de les ouvrir, sauf ceux en façade du bâtiment pour ne pas attirer l’attention de son père quand il approche la volée d’escaliers qui mène au vestibule.

Certains sont coincés et il cherche un outil pour les débloquer. Il avise un tournevis qui semble à la bonne taille, mais quand il s’en saisit, il ressent de légères vibrations désagréables qui lui font comprendre que ce n’est pas un bon choix. Il passe en revue les différents instruments exposés. Il saisit un petit pied de biche et là, rien ne se passe. Une extrémité plate en biseau et l’autre un peu recourbée pour faire levier devront faire l’affaire. Il réussit à débloquer quatre soupiraux, opposés deux à deux, et qui devront créer un courant d’air bénéfique.

Mais le temps passe et craignant le retour de son père, il remet l’outil à sa place et monte rapidement dans sa chambre.

Nous sommes vendredi soir et il ne reverra pas ses amis du week-end. Son père, comme à son habitude, va prendre racine devant la télé. Il faut bien qu’il rentabilise son abonnement à la plateforme…

 

À moins qu’il ne sorte samedi soir. Il est veuf depuis assez de temps pour jouer le célibataire…

Lors du déjeuner du samedi, le père annonce qu’il va sortir ce soir.

« Avec qui ? demande l’adolescent.

— Avec mon collègue qui est venu me prendre l’autre soir. C’est un sacré dragueur !

— Peux-tu lui demander d’être discret. Pas de dérapage, ni de klaxon, ce serait bien.

— Ouais, je sais. Il aime bien la frime. Je vais lui dire.

— Avant qu’il ne vienne ? Dis-lui que les voisins ont râlé.

— Surtout pas, ça l’encouragerait ! »

« De plus en plus con, le collègue ! » pense Lucas en souriant gentiment à son père.

 

Le soir, son père une fois parti avec le collègue qui s’est fait discret, l’adolescent descend à la cave. Tout de suite, il remarque que l’atmosphère est plus saine. Le léger courant d’air semble efficace.

Il voit que différents objets ont été disposés sur l’établi. Le mystère de ces mouvements ne l’étonne plus.  Une varlope et un grand morceau de chêne, tout en longueur, mais courbé par le temps et l’humidité.

Il examine attentivement la pièce, puis l’outil. Il comprend très vite ce qu’il doit faire. Il place le bois entre les plots de l’établi et l’immobilise à l’aide de l’étau de longueur. Il fait glisser la varlope dans un geste doux, mais ferme sur la pièce, des copeaux réguliers se libèrent. Une bonne odeur de bois sec se répand dans la cave. Une fois ce côté dégauchi, il retourne la pièce. Il prend un vif plaisir à ce travail et ne voit pas le temps passé. Subitement, il entend une portière claquer. En effet, il est tard et c’est son père qui rentre. Il a juste le temps d’éteindre les lumières, mais pas celui de remonter dans sa chambre.

« Le collègue ne fait pas le con quand il le faudrait ! », pense Lucas avec un sourire. Il va attendre ici que son père se couche et s’endorme. Il a probablement bu, ça ne va pas être très long.

 

Lendemain dimanche, Lucas prend son vélo pour faire quelques courses en ville pour le déjeuner. Il salue des copains et des connaissances, mais sans s’arrêter. Revenu à la maison, il laisse son père devant la télé et va dans le jardin. Il regarde les soupiraux pas encore ouverts. Peut-être pourrait-il en débloquer encore deux, à l’arrière de la maison ? Il avise un montant de l’étendoir à linge, en partie vermoulu, auquel une cornière en métal avait été ajoutée dans sa partie haute maintenue grossièrement par un bobinage de fil de fer déjà bien rouillé. Il pense que le montant sur lequel il a travaillé hier pourra convenir pour un remplacement.

 

Le jour suivant, en rentrant des cours, il se précipite dans la cave. Il retrouve sur l’établi le longeron en chêne auprès duquel se trouve une hachette. La varlope a repris sa place auprès de ses sœurs.

Il épointe son piquet, se saisit d’une masse et se dirige vers l’escalier. Mais il ressent les vibrations caractéristiques qui lui indique une mauvaise décision. Il repose le tout sur l’établi et va se poster derrière le soupirail pour voir l’étendoir. « Effectivement, comment je vais maintenir les fils ? Il me faut une traverse ! Je suis trop pressé » se dit-il.

Mais il se fait tard, il remonte dans sa chambre et commence ses révisions. La fin de l’année scolaire approche avec le diplôme en ligne de mire. Il a deux années d’avance, il ne faudrait pas les gâcher.

 

Le lendemain, il se rend dans la cave et, comme d’habitude, sans s’étonner, il trouve les outils et matériaux nécessaires à la leçon du jour : une scie à onglets, un ciseau à bois, un tasseau, des vis et de la colle. À l’aide de la scie et du ciseau, il creuse une gorge de la largeur de son tasseau dans le bout du piquet. Il assemble les deux morceaux puis s’empare d’un clou et d’un marteau. Aussitôt les vibrations désagréables l’avertissent que ce n’est pas la bonne manière de faire. Il comprend le message en voyant, sur l’établi, le pot de colle et le pinceau. Mais il est tard, il éteint la lumière et sort de la cave en lançant « À demain, les outils ! ». Est-ce son imagination, mais il a ressenti comme une onde légère le traverser ?

Avant de s’endormir, il pense qu’il faut placer les vis auxquelles seront attachés les fils pour l’étendage.

 

Le jour suivant, il colle et visse puis pense avoir fini. Mais des vibrations lui soufflent une dernière tâche : la protection du bois.

Enfin, la semaine suivante, le piquet défectueux de l’étendoir est changé, premier vrai travail de Lucas.

Pendant les dernières semaines scolaires, il est guidé dans différentes réalisations par ses amis outils : réparations d’une porte de buffet, fabrication d’un compotier, encadrement d’une photo de sa mère, etc.

 

Enfin, il obtient son diplôme avec mention. Et arrive l’inévitable question du père :

« Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? 

Ébéniste ! »

 

Nous allons quitter l’histoire ici, le dialogue père-fils qui s’ensuit, n’est pas entendable par toutes les oreilles…

Sachez seulement que Lucas, à l’aide de sa mention et des photos qu’il produira de son atelier, rejoindra une prestigieuse école et passera toute sa vie dans l’odeur du bois.