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Le Bouchon Héroïque

Extrait de "Le Bon Esprit des Objets"

Illustration de l'histoire Le Bouchon Héroïque

 

Il y a vingt ans…

Dans un domaine viticole du Bordelais, c’est l’agitation. Nous sommes au début de l’été. Il faut mettre en bouteille une récolte précédente. 18 mois d’élevage en barrique devraient donner à cette cuvée la qualité attendue.

Un jeune gecko découvre le monde en parcourant les réserves du domaine. Il grimpe partout, découvre les montagnes de palettes contenant des bouteilles vides. Il s’introduit sous cette matière bizarre qui semble les tenir et protéger. C’est transparent et a vilaine odeur. Le gecko découvre aussi une autre matière, plus froide, lisse, sans parfum ni goût. Il se penche par-dessus l’ouverture d’une bouteille.

Tout à coup une violente secousse fait tomber l’animal dans le goulot. Le chariot élévateur qui emporte la palette la secoue dans tous les sens. Le gecko, malgré ses ventouses, ne parvient pas à sortir.

Puis de grands mouvements placent la bouteille sur un tapis roulant. La bouteille est tout à coup remplie d’eau puis renversée pour être vidée. Au même moment, un puissant jet de gaz empêche le gecko de sortir. Il ne peut plus respirer, il étouffe. Aussitôt, un jet de vin rouge remplit la bouteille et noie l’animal.

On me place à cet instant. Une pince pour bien me positionner et un piston me pousse dans le goulot. Je ressens la pression du liquide contre moi, son parfum enivrant imprègne mes pores. Auparavant, on m’a marqué de la date de récolte.

J’ai été choisi pour mes grandes qualités et ma bonne entente avec le précieux breuvage que je protège. En toute modestie, je fais partie de l’aristocratie du liège !

Après avoir reçu sa capsule, la bouteille, en compagnie de cinq autres, est installée dans une caisse en bois. Un couvercle et voilà, nous sommes dans le noir. 

 

Aujourd’hui…

Tous les samedis soir, dans une maison bourgeoise vers Libourne, Jean-Pierre reçoit trois amis amateurs de très bon vin. À tour de rôle, chaque convive apporte entrées, plats, fromages et desserts. Les moins doués en cuisine passent chez le traiteur. Mais le plus important, c’est que chacun apporte sa bouteille de vin de haute qualité, sortie de sa cave ou de chez son caviste préféré.

Presque toutes les discussions tournent autour du vin, de la viticulture et de l’œnologie. Chacun défendant ses préférences : Chardonnay ou Viognier, Gamay ou Syrah, Merlot ou Cabernet. Et, bien sûr, Bordelais, Bourgogne, Languedoc ou Alsace, etc…

Les joutes sont passionnées, mais toujours très courtoises. Entrecoupées parfois de quelques gaillardises, on est entre hommes…

Les menus sont établis d’une semaine sur l’autre, mais, contrairement à l’usage, choisis pour s’accorder avec les vins qu’on décide de déguster…

Les vins ne sont pas là pour accompagner mais pour être valorisés.

Ce soir-là, le maître des lieux n’avait pas prévu la bouteille dans laquelle je suis enfermé avec le cadavre du gecko piégé lors de l’embouteillage.

Mais à l’arrivée des convives, l’un d’eux s’est aperçu qu’il avait oublié un sac contenant le vin prévu. Sans beaucoup réfléchir, on nous a vite sorti de la cave pour être, bien sûr, carafés. 

Bien sûr, il ne reste plus grand-chose du pauvre animal. Une bonne partie s’est dissoute. Seuls restent quelques éléments, qui, quand je les vois passer lorsqu’on nous change de place, me soulèveraient le cœur… si j’en avais un ! Le vin a été totalement ruiné. Pour tout dire il est infect, et ça fait 18 ans et 6 mois que je le supporte !

Il faut que je prévienne les tire-bouchons de la maison afin d’éviter au maître de maison une grande honte.

Justement, en voilà un qui approche et, avec la partie couteau, découpe soigneusement la capsule.

« Écoute-moi bien, dis-je à l’outil. Lors de l’embouteillage il s’est produit une catastrophe ! Je n’ai pas le temps de te raconter l’histoire, mais il faut que tu saches qu’il y a un cadavre d’animal en partie dissout dans la bouteille. Il faut absolument que cette bouteille ne puisse pas être ouverte ! 


— Qu’est-ce que tu proposes ? répond le tire-bouchon.

— Imagine que tu casses lors de l’opération et que …

— Ce n’est pas le destin le plus digne que j’avais souhaité !

— Je sais, mais si la bouteille est ouverte, on sentira tout de suite l’odeur nauséabonde et tu en seras tenu pour responsable. »

Certes, c’est un petit mensonge, mais il y a urgence… D’ailleurs, c’est moi, le bouchon en liège haut de gamme qu’on accusera en premier et qu’on jettera au feu !

« Tu commences à t’enfoncer en moi, et à un tiers environ, l’attache entre la mèche et le manche casse. La bouteille ne peut plus être ouverte sans outil. On gagne du temps… 

— J’espère que l’on me réparera après.

— J’en suis sûr !

— Encore un petit mensonge, objecte le tire-bouchon. Comment peux-tu en être sûr, tu viens juste de sortir de 18 ans de cave ? »

Mais déjà la pointe de la mèche se plante au milieu du bouchon. Un tour, deux tours, le bouchon se contracte violemment… et crac ! L’outil se scinde en deux. Le propriétaire est pétrifié. Son monde merveilleux des vins d’exception se brise en même temps que l’outil.

Mais le plus bricoleur de la bande intervient. « Ce n’est pas grave, je vais chercher une pince à l’atelier ».

Le propriétaire voit, avec désolation, ce bout de ferraille fiché dans une prestigieuse bouteille. Les autres convives n’osent aucune remarque…

Le bricoleur revient avec plusieurs outils. Pince universelle, crocodile, multiprise, à bec long ou coudé.

« Fais attention, souffle le propriétaire.

— Ne t’inquiète pas… Fais voir la bouteille… Je pense que cette pince fera l’affaire.

— Vas-y doucement

— Oui, je sais, soupire le bricoleur, un brin agacé »

Avec mille précautions, la mèche de métal est comme dévissée du goulot.

« Je vais chercher un autre tire-bouchon, il doit y en avoir un dans la cuisine. » Le bricoleur, quant à lui, rapporte les outils à l’atelier.

Avec une concentration maximale, une deuxième tentative d’ouverture est tentée. C’est le bricoleur qui officie. Cette fois la mèche est entièrement enfoncée dans le bouchon. Il n’y a plus qu’à tirer. Ce tire-bouchon n’est pas à levier, c’est un rustique outil en forme de “T”.

On commence à tirer. « Vas-y doucement, répète le propriétaire ». Cette fois-ci, le bricoleur lève les yeux au ciel.  L’opération commence bien, mais le bouchon se serre le plus qu’il peut. Il se colle aux parois du goulot de toutes ses forces. Résultat la partie supérieure du bouchon se détache et part seule, empalée sur la mèche du tire-bouchon.

Un silence profond s’est abattu sur le groupe d’amis. Aucun n’ose prendre la parole après ce qu’on peut qualifier de désastre !

Après un long moment, le propriétaire souffle : « Qu’est-ce qu’on peut faire, maintenant ? » Aucun des autres convives n’exprime une opinion. De peur d’attrister encore plus le propriétaire.

 

« Demain, je l’apporterai au caviste, il aura peut-être une solution »

Ce soir-là, le dîner a été morose. Aucun n’a parlé de l’accident mais tout le monde y pensait !

 

Le lendemain, le caviste examine la bouteille à la lumière. Il pense que l’oxydation a collé le liège au verre.

Le propriétaire a apporté le dessus du bouchon toujours fiché sur le tire-bouchon. « Il a l’air pourtant de bonne qualité, dit le professionnel en l’examinant. »

« Je veux mon neveu ! » répond le liège.

Le caviste porte la bouteille devant une forte lumière. Il l’examine, l’essuie avec un chiffon, la scrute de nouveau en la faisant tourner. Il la repose doucement, et regarde intensément le client.

« Il y a un problème, il y a quelque chose d’étranger dans votre vin !

— Comment ça, quelque chose ?

— Regardez par vous-même, lui répond le commerçant en lui tendant la bouteille. »

Ce qu’il voit le terrifie. Pour lui c’est un film d’horreur !


« Qu’est-ce qu’on peut faire ? demande le client après un long silence,

— Rien, il n’y a rien à faire. Tout au plus vous pouvez remettre la partie du bouchon cassé et recoller la capsule. Ça vous fera un beau souvenir d’espoir déçu. »