Se regardant dans le miroir, Laura attend de passer son audition. Elle se reproche d’être là, pour le casting d’un projet de film ambitieux dont la modernité cache le manque de talent et le faible budget.
« Et oui… dit-elle à son reflet, mais il faut manger et payer le loyer, ma vieille ! » Elle se lance quand même un baiser. Ce métier, cette vocation, elle les a adoptés malgré toutes les réticences de son entourage. Et elle ne peut pas entièrement leur donner tort quand elle voit qu’elle est au milieu de douze filles, probablement dans son cas, après une première sélection parmi de nombreuses candidates.
Celles qui sont déjà passées en sont revenues déçues et frustrées. Pour elles, l’assistant du réalisateur qui auditionne est un minable. Par rapport au scénario, il demande des choses sans intérêt frôlant l’humiliation. Son patron n’a déjà pas une réputation flatteuse, mais lui…
C’est son tour, après les présentations, elle doit expliquer comment elle voit le personnage et pourquoi elle est motivée à jouer ce rôle. À la première question, elle répond en reprenant presque mot à mot la fiche personnage éditée par la production. L’assistant ne relève pas. Elle poursuit :
« Quant à la motivation, c’est pour gagner ma vie ! C’est mon métier ! » Le minable se renferme. Sans la regarder, il lui tend un texte. « Lisez-moi ce texte, sans aucune interprétation, juste pour la diction. » Laura s’exécute.
L’assistant l’interrompt au milieu d’une phrase : « Ça ira, merci. Restez jusqu’à la fin des auditions. »
Elle comprend pourquoi les autres filles sont revenues déçues de cet entretien. Ce n’est même pas une audition, juste un petit jeu pervers de pouvoir.
Les deux dernières filles sont appelées puis le minable se présente dans la salle de maquillage.
« Mesdemoiselles, écoutez-moi attentivement. Il y a eu un changement dans la fiche personnage suite à une modification du scénario. Voilà… Vous devrez avoir la tête rasée avant chaque journée de tournage et… »
Un cri d’indignation remplit la pièce.
« Fallait le dire plus tôt, je ne serais pas venu ! dis une candidate.
— C’est une honte !
— Nous avoir convoquées, juste pour nous dire ça ! Et ça se dit professionnel ! »
L’assistant laisse passer l’orage, puis reprend :
« Pour le rôle, le nombre de jours de tournage prévu est passé de sept à neuf et le cachet a été augmenté de dix pour cent. Nous vous enverrons par mail le nouveau scénario. »
Puis, vicieux, il se retire en ajoutant : « Mesdemoiselles, ça a été un plaisir ! »
Un brouhaha s’élève, alimenté par des remarques acerbes, des plaintes, des insultes et même des gestes obscènes !
« T’entends ça, Peigne, lance Brosse à cheveux.
— Oui j’entends et ça ne me plaît pas du tout. On va finir au chômage, inutiles pendant un bon bout de temps !
— Mais nous, ce n’est pas grave ! C’est surtout pour Laura. Tu te rends compte, couper sa si belle chevelure, rousse comme un coucher de soleil.
— Oh là… tu n’en fais pas un peu trop, là.
— J’y passe tellement de temps dans ses cheveux, confie Brosse
— Et qu’est-ce qu’on peut y faire ? Tu es une brosse à cheveux et moi un peigne, voilà tout.
— Bah oui, je sais. Elle a besoin de ce rôle. En ce moment, les propositions sont rares et le frigo est souvent vide.
— Et même ses remplacements comme serveuse sont moins fréquents.
— Écoute, toi tu es plutôt du genre masculin. On dit UN peigne. Mais moi, qui suis plutôt de l’autre bord, je me dis que ça doit être terrible de ne plus avoir de cheveux ! Elle va mettre au moins trois ans pour retrouver une chevelure comme celle qu’elle a maintenant.
— C’est comme si, toi, tu perdais tous tes poils de sanglier ! ricane Peigne. »
Brosse, ignorant la remarque, reprend :
« Il me semble que Laura ne cherche pas là où il faut. Il y a bien des projets qui aboutissent : des films qui se tournent, des pièces qui se montent, sans compter les publicités qui nous assomment. J’ai peut-être une idée, écoute… »
Dans la salle de maquillage, les conciliabules vont bon train. On se jure de laisser tomber ce projet foireux ! Et pourquoi pas de la pornographie, tant qu’on y est ! On s’échange des tuyaux corrects et les mauvais plans à éviter, comme celui-ci ! Au gros feutre rouge trouvé au fond d’un sac, on écrit sur les miroirs tout ce qu’on pense du réalisateur et son minable assistant.
Le gardien intervient pour demander à tout le monde de partir, il doit fermer le bâtiment et activer les alarmes. Toutes les jeunes femmes rassemblent rapidement leurs affaires et vident les tables de maquillage.
Bientôt la salle est vide. Le gardien éteint la lumière et ferme la porte à clé.
« Bon… et maintenant ? » dit Peigne.
« On attend, répond Brosse
— On attend quoi ?!
— Demain… Écoute, il va y avoir une nouvelle audition pour un nouveau projet. Ce studio est spécialisé dans les castings, il ne fait que ça. Il enregistre les prestations des candidats et les envoie à l’équipe du projet.
— Ok, mais Laura est partie, elle n’est plus là.
— Je sais, nigaud. Elle part demain pour les deux jours de pubs : l’eau de source pour de beaux cheveux ! Tu parles d’une idiotie, mais bon, ça va remplir le frigo pour un petit moment. Mais après rien ! Rien de chez rien, nada, walou !
— Bah alors, qu’est-ce qu’on fait là ? Dans le noir et enfermé insiste Peigne
— Demain on va écouter !... Récolter des informations, des tuyaux, des projets qui murissent, des initiatives qui sentent bon le succès !
— Et… ?
— Quand Laura reviendra du tournage de son clip à la con, dans lequel elle s’apercevra qu’elle a oublié ses instruments préférés, c’est-à-dire toi et moi, elle viendra nous chercher et on lui rapportera ce qu’on a glané.
— Aaaaahhhh oui, je comprends !
— Tu vois, t’es pas si bête », susurre Brosse pour elle-même.
Le lendemain, c’est un casting pour un second rôle masculin : un beau jeune homme séduit la jeune femme d’un vieux barbon riche.
« Pas bien original, pense la brosse »
Cachée, derrière le miroir, elle voit un bellâtre se contempler.
Peigne, derrière un autre miroir assiste, affligé à la même scène.
« Mais bon pauvre vieux, il faut du caractère, de la flamme, du panache… tu ressembles à une belle endive ! »
« Dis-moi, Brosse on va supporter ça toute la journée ?
— Mais non ! Cet après-midi il y aura d’autres candidats. Et l’important c’est d’écouter ce qui se dit. Les films ou pièces en préparation, les pubs à gros budgets. Enfin tu connais le milieu… écoute !
— Ah… ok ! Mais pour l’instant j’entends que des fadaises.
— Soit attentif… les gens vont se relâcher et se laisser aller, sans aucun doute, à quelques confidences.
— Ok, j’ouïe fort ! » répond Peigne.
L’après-midi est consacré au casting d’une énième adaptation des Trois Mousquetaires. On recherche une amoureuse pour chacun des héros. Donc trois… pardon, quatre jouvencelles.
Brosse et Peigne sont attentifs. Film en costume, maquillage et coiffures soignées. Brosse enregistre réalisateur, scénariste et dialoguiste, ainsi que costumière, maquilleuse et coiffeuse.
« Mais bon sang, s’agace, derrière sa glace, Brosse, pourquoi Laura n’est pas dans ce coup-là !
— Parce que son agent est un nul !
— Avec son abondante chevelure rousse, je la vois bien être le grand amour d’Atos ! »
Le régisseur débarque dans la salle de maquillage :
« Bonne nouvelle, vous êtes toutes sélectionnées au minimum pour de la figuration. Dix jours de tournage quand même ! »
Cris de joie dans la salle de maquillage.
« Mais ce n’est pas tout ! parmi vous il y aura les quatre seconds rôles, à savoir les amoureuses des mousquetaires ! »
À nouveau explosion d’allégresse.
« Alors voilà, reprend le régisseur, la production vous invite toutes à une répétition spéciale en costume et dans un des décors, un château non loin de Paris. Organisez-vous ensemble pour venir à moindre frais. Voici des cartons où sont indiquées toutes les infos nécessaires. Le metteur en scène, qui a vu toutes vos prestations en vidéo tient à vous adresser ses félicitations. Il regrette que les mousquetaires ne soient pas douze ! »
Cris de joie et applaudissements.
Dans l’euphorie ambiante, Brosse encourage Peigne à se saisir d’un carton entre ses dents, puis tous deux se retirent derrière leur miroir respectif.
Le lendemain, Laura se présente pour essayer de récupérer sa brosse et son peigne qu’elle avait oubliés il y a trois jours.
« On ne m’a rien signalé, mais vous pouvez aller voir dans la salle de maquillage. »
En voyant Laura, Brosse et Peigne se sont laissés tomber sur les tables et ils sont maintenant dans son sac. Elle a vu le carton pris entre les dents du peigne. Elle en prend connaissance avec un sourire éclatant. L’eau qui fait des beaux cheveux, c’est peut-être fini ?