Pour ce dîner, elle a choisi ce restaurant qui, sans être gastronomique et tout son chichi, offre une cuisine de qualité pour un prix presque raisonnable. Mais surtout, elle connaît très bien le patron. C’était un ami proche de son père. Pour ce premier rendez-vous, c’est plus sûr…
Sans qu’elle lui demande, le patron lui a servi une flûte de champagne en lui soufflant à l’oreille « Bonne chance ».
Mais son rencard ne vient pas. Elle appelle et se heurte, bien sûr, au répondeur. « Encore un qui ne sait pas ce qu’il veut », pense-t-elle, amère.
Elle est tentée de partir, mais elle a peur d’offenser le maître des lieux.
Ses chaussures neuves lui font un mal de chien.
Le restaurant est complet, on refuse du monde.
Un homme seul se présente, peut-être lui aussi victime d'un serial-lapin dans un bar voisin. Le patron échange quelques mots et lui demande de patienter. Il et se dirige vers elle pour lui demander s'il peut placer quelqu'un à sa table. Il n'attend pas vraiment la réponse et indique au client qu'il peut venir s'installer.
– C'est le pompon ! pense-t-elle. Bon, il n'est pas trop moche ».
Sourire de convenance pour l'accueillir. Signe de tête de son côté.
Ses chaussures lui font de plus en plus mal. Ne supportant pas la douleur, elle les retire discrètement.
Voyant que la conversation entre les deux naufragés ne s’engage pas et, tout à son service, le patron leur lance des traits d’humour ou des mots drôles. Il se moque même discrètement d’un client qui lui commande des œufs au plat. « Des œufs au plat dans mon restaurant ! J’te jure ! » souffle-t-il.
Enfin les entrées sont servies et les deux dîneurs imprévus ont enfin un sujet de conversation.
« Qu’est-ce que vous avez pris, demande-t-elle ?
— Salade landaise. Verdure, pignon, effiloché de canard, plus des choses indéfinissables. Ça a l’air très bon ».
“Les choses indéfinissables” la font sourire.
— Excellent choix, je connais !
— Êtes-vous une habituée ?
— Le patron est un vieil ami…
— C’est ce que j’ai cru comprendre en entendant ses traits d’humour.
— Enfin… c’était un très bon ami de mon père. C’est ici que j’ai appris à bien manger. La cuisine n’était pas le fort de ma mère.
— Vous employez l’imparfait, j’imagine que vos parents…
— … sont morts, exact. Il y a quelques années.
— Je suis désolé
— Ne le soyez pas, c’est la vie… si on peut dire… »
« Et vous, qu’avez-vous choisi ?
— Une salade mystère ! C’est une plaisanterie avec le patron. Un jour je lui ai soufflé ce concept : “Dites-moi vos rejets, et moi, cuisinier, j’ai toute liberté pour vous composer quelque chose d’original”. Il a trouvé l’idée plaisante, mais ne l’a pas encore mise en pratique. Je crois qu’il ne le fera jamais, sauf pour moi ! dit-elle avec un petit sourire en désignant son assiette.
— Je trouve que c’est une bonne idée, mais je la suppose difficile à mettre en pratique… enfin je ne suis pas restaurateur ! »
Pendant ce temps, sous la table les choses s’organisent… Elle a, certes, retiré ses chaussures, mais elle les a abandonnées sous sa chaise. Ça ne favorise pas le destin…
Elle observe l’homme à la dérobée. Elle essaie d’évaluer son âge. Une petite trentaine, peut-être. Ses vêtements sont sobres, pas de cravate, mais une chemise dont le col est fait pour en porter une.
Sa profession ? Elle imagine quelque chose qui nécessite de la mesure et de la réflexion.
Ses gestes sont élégants et mesurés. Lorsque le patron, au passage, leur lance un trait d’esprit, il sourit gentiment, mais c’est sincère.
Sa manière de manger est délicate. Petites bouchées, petites gorgées, pas de pain.
Dans un restaurant, au cours du dîner il est rare qu’on attarde le regard sous les nappes. Ce soir-là, on verrait quelque chose d’étrange sous la table de nos deux dîneurs : une chaussure de femme, vide, qui semble glisser très lentement du dessous de la chaise et qui dépasse maintenant la verticale du centre de la table.
L'homme se réinstalle dans sa chaise et émet un "oh, pardon".
« Pardon… pour quoi ?
— Je vous ai fait du pied… je vous prie de m'excuser !
— Ce n’est rien, répond-elle, vous êtes pardonné ! »
Mais en fait, elle n’a vraiment rien senti. Et pour cause… c’est une chaussure vide qu’il a bousculée. Il n’y avait pas de pied à l’intérieur !
Sur la table, nous en sommes au dessert, il est temps de remettre ses chaussures…
Elle trouve facilement la première, mais ne retrouve pas la seconde. Elle se tortille dans tous les sens pour lancer sa jambe dans toutes les directions… rien ! Encore un effort plus avant et en tâtonnant du bout des orteils, c’est maintenant elle qui fait vraiment du pied à son voisin.
Il lève les yeux et plonge son regard dans les siens. Il penche légèrement la tête de côté, d’un air interrogatif.
« Pardon, mais je cherche ma chaussure, s’excuse-t-elle.
— Je m’en doutais en vous voyant vous tortiller sur votre chaise. Je vais essayer de la retrouver et vous la pousser vers vous. »
Aussitôt dit, aussitôt fait, la chaussure retrouve sa propriétaire et est à nouveau autour de son pied.
« Si elles vous font si mal, ne les remettez pas, suggère l’homme.
— Mais il faut bien que je sorte du restaurant et que je marche pour rentrer chez moi ! »
Du côté des chaussures on entendit ceci « T’entends ça, ma sœur ! Agissons ! »
À ce moment-là, elle sentit nettement ses escarpins se resserrer autour de ses pieds. « Aïe !» gémit-elle.
« Je ne peux pas y aller pieds nus !
— Et pourquoi pas ? Jusqu’à la sortie il y a de la moquette. Après je vous porterai, ma voiture n’est pas loin… »
Et sous les yeux médusés des convives, on vit un couple élégant quitter le restaurant bras dessus-dessous. Elle était pieds nus, ses chaussures à la main.