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Les Cintres

Extrait de "Le Bon Esprit des Objets"

Illustration de l'histoire Les Cintres

 

Une jolie femme, la trentaine, qui aime les vêtements, l’allure et le style.

Elle fréquente assidument les friperies. Elle connaît de nombreux gérants, de tous les sexes. Certains l’appellent quand ils rentrent des pièces susceptibles de l’intéresser. Il y en a même qui lui en mettent de côté un jour ou deux, sans crainte de perdre une vente.

Ensuite elle ajuste, raccourcit ou allonge, échancre ou pince. Sa machine à coudre, dans une pièce spécialement affectée, est toujours prête.

Elle travaille dans une entreprise de renom sise dans un quartier privilégié.
Ici, les friperies s’appellent des magasins de seconde main, avec des noms ronflants : « seconde vie », « deuxième chance », « le luxe se répète » !

On y trouve de belles choses, mais aussi du faux chic, du clinquant, du mauvais goût, mais onéreux !

Bien sûr, tout cela a un coût. Mais elle a une vie simple. Elle loge chez elle, un appartement au dernier étage d’un immeuble assez récent, dans un autre quartier de Paris, plus populaire et vivant. Et, là aussi, elle fréquente les friperies, mais, à son tour, pour vendre.

De plus, elle n’a pas de voiture et déteste les voyages gangrénés par le tourisme imbécile.

Elle a peu d’amis, et quand ils se retrouvent, c’est chez l’un ou l’autre. Jamais dans un coûteux restaurant. Tous savent faire la cuisine, certes en amateur, mais de bon niveau.

Ses trésors et ses passions sont ses penderies remplies de chemisiers, robes, vestes, pantalons, manteaux, ses tiroirs à foulards, châles, écharpes et ceintures, les placards à sacs, sa commode à sous-vêtements.

Pour soutenir tout cela, il a un grand nombre de cintres en bois, en plastique, en métal, avec épaules élargies, antidérapants, à pinces, des crochets et accessoires divers. Toutes les couleurs sont présentes ainsi que de nombreux logos de maisons plus ou moins prestigieuses.

 

Son travail est bien payé et ses revenus lui laissent le loisir d’acheter du neuf en boutique. « De la qualité raisonnable » est son credo.

Il y a quelques jours, elle s’est laissé tenter par un ensemble, assez classe, mais pas mémère. C’était en vue d’un évènement : la prise de vue de tout le personnel de l’entreprise, en groupe, par service puis en individuel, en pied et en portrait.

Ce jour-là, en retard comme tous les matins, elle se débat avec des cintres qui s’accrochent, comme pour l’empêcher de prendre la tenue prévue pour l’occasion. Ça accroche, s’emmêle, tire… boucle, nœud et cordon. Mouvement d’humeur, juron et crac ! La déchirure sérieuse. Devant l’épaulette pendante, elle est hébétée. Le vêtement est inmettable.

En direction de sa penderie elle hurle « Les cintres, je vous déteste ! »

Mais sa montre lui rappelle que le temps est plus que compté. Jeans, chemisier coloré et veste sombre sont la solution. Vu le retard, maquillage allégé.

La grande salle de réunion a été vidée de ses meubles et transformée en studio photo. Spots et ombrelles sur leurs trépieds entourent et éclairent un espace vide devant un large rouleau de papier déroulé.

À son arrivée à son poste, elle respire… on n’a pas commencé par son service. En allant aux nouvelles, elle croise sa meilleure ennemie. Elle porte la même tenue qu’elle-même avait prévue ! « Merci les cintres ! » pense-t-elle. Au même moment, chez elle, dans une penderie, des cintres se balancent légèrement sur leur tringle…

C’est au tour de son service de s’installer pour la photo de groupe, environ une quarantaine de personnes. Sous prétexte d’uniformiser les tailles et de mixer les couleurs de cheveux, le photographe la déplace au milieu du premier rang. 

Maintenant, les prises de vue individuelles. Se mettant face à elle, il indique et mime les corrections qu’il souhaite à sa coiffure, son col et son maintien des épaules. « Cette façon de faire, évite de toucher le sujet » lui avait inculqué un professeur, il y a quelques années.

Pour suivre les instructions, elle regarde attentivement le professionnel. « Il est pas mal le photographe ! » pense-t-elle…

À la fin de la séance, il entreprend la jeune femme. Les tirages vous seront livrés en début de semaine prochaine. « Laissez-moi votre numéro » pour que je vous confirme la date et l’heure. « On n’est jamais à l’abri d’un contretemps » ajoute le photographe.

« Mais je ne suis pas la chef de service, rétorque la jeune femme.

— Je sais, mais je préfère avoir affaire à vous » rétorque l’artiste.

Il ajoute « Rassurez-vous, je ne vous enverrai pas la facture ! »

« Un aplomb certain ! pense-t-elle, c’est flatteur ».

 

Le lundi suivant, le rendez-vous est pris pour la remise au lendemain des tirages concernant le service auquel elle appartient.

Quarante grands formats individuels pour ses collègues… et plusieurs différents pour elle toute seule !

« Au moins, les choses sont dites ! » pense-t-elle.

Il lui propose de venir à son studio pour une séance de prise de vue. Il aimerait se constituer un book pour candidater à une campagne importante.

« Pourquoi moi ? Je n’ai jamais posé, je suis néophyte. Et je ne me trouve pas très particulièrement belle !

— Justement, il s’agit d’une campagne pour des produits de beauté destinés aux femmes entre trente à cinquante ans. Et je pense que vous pourriez convenir. Une femme pas potiche, en activité et si possible… »

Il s’interrompt, cherchant ses mots. Mais, finalement, il pose la question abrupte.

« Vous avez un mec, mariée peut-être ?

— Et en quoi ça vous regarde ? répond-elle avec un air de défi.

Il lève les mains en reculant d’un pas.

— Oh, ne vous méprenez pas ! Je suis gay et zéro intérêt pour ce côté-là ! 
— Dommage, souffle-t-elle »

Il continue « Si l’affaire marche et que vous êtes choisie, sachez qu’il peut y avoir de nombreux déplacements, des prises de vue dans des endroits insolites à des heures pas possibles… Et qu’il a pas mal d’argent à gagner. En général, les jules ne le supportent pas bien !»

« Nous pourrions constituer un dossier en une ou deux séances. Je vous indiquerai les principales ficelles du métier. »

Il poursuit : « Malheureusement je ne peux pas vous payer, mais je vous offrirai les tirages qui vous plairont. »

« Je peux réfléchir ? dit-elle

— Bien sûr, mais très vite ! Je pense qu’il ne faut pas trop tarder.

— Comment ça va se passer ? demande-t-elle

— Vous venez au studio avec quelques tenues variées, des chaussures et quelques accessoires. Il y a une cabine pour se changer. Si ça vous rassure, vous pouvez vous faire accompagner. Il y aura vous et votre ange gardien éventuel, mon assistant et moi-même. »

« Mon assistant est plutôt beau gosse et hétéro. Il est jeune et très amoureux ! D’ailleurs sa chérie viendra peut-être nous rejoindre. Elle fait une école de maquillage pour la scène et le cinéma »

Elle est un peu étourdie par le débit accéléré du photographe.

« Alors, ça y est ? demande-t-il avec un large sourire. Vous avez réfléchi ? »
Un moment, ils rient ensemble de bon cœur !

Elle hésite, c’est si surprenant. C’est flatteur, mais si précipité. Elle n’a encore rien vu…

« C’est oui, déclare-t-elle sans réfléchir davantage.

— Disons le weekend prochain, c’est OK ?

— Bah, c’est que… bredouille-t-elle en cherchant un motif valable de refuser. Elle n’en trouve pas et donne son accord dans un hochement de tête volontaire.

 « Eh bien c’est parfait. En ce qui concerne vos tenues…

— Les cintres, écoutez bien ! pense-t-elle très fort… prenez que du standard. Rien de sophistiqué, pas de marque visible, des vêtements dans lesquels vous vous sentez bien. Ceux que mettez pour aller travailler par exemple.

Ah, un dernier point, un truc de modèle pro. Évitez de mettre un soutien-gorge à bretelles. Ça laisse des marques sur les épaules. Nous ferons quelques clichés avec les épaules nues. Rien que les épaules ! »

« Pour le samedi matin, je vous enverrai un Uber. Donc vous pouvez remplir deux gros sacs. Le soir mon assistant vous ramènera avec ma voiture et viendra vous chercher le dimanche matin. »

 

Un peu étourdie, elle finit sa journée vaille que vaille. Chez elle, elle se précipite devant ses penderies, les ouvre en grand et se plante devant, les poings sur les hanches. « Les cintres, vous avez compris, l’affaire est importante. Je compte sur vous… et pas d’entourloupe ce coup-ci ! » déclare-t-elle avec gravité.

Ceci fait, elle referme les penderies, prend une douche et va se coucher aussitôt.

Les jours suivants, après le travail, un rituel s’instaure pour choisir les vêtements à emporter en fin de semaine. Elle ouvre une penderie, et, du bout des doigts, fait glisser chaque cintre sur sa tringle. Elle évalue le potentiel du vêtement. Elle ressent parfois une poussée des autres cintres qui semblent la presser de passer à autre chose…

Le vendredi soir, deux grands sacs sont pleins. Elle reçoit un appel du photographe qui lui confirme avoir programmé un Uber pour 8h30 le lendemain.

« C’est bon pour moi. Je ne vous cache pas que je suis un brin traqueuse et que …

Il ne lui laisse pas le temps de finir sa phrase. « Eh bien à demain, je vous embrasse ! » Et il raccroche.

 

Les séances photo se déroulent dans une ambiance confortable, rassurante et concentrée.

Une musique invite à se trémousser. Le photographe indique plus des attitudes que des poses.

Elle est vite un peu saoulée par les éclairs de flash incessants.

L’assistant est effectivement très beau, très jeune et très professionnel. Affecté à l’éclairage, il anticipe souvent les directives de son patron.

Sa compagne a pu venir et est aux petits soins avec elle, maquillage, coiffure et bijoux. Jamais elle ne s’est sentie aussi belle !

 

 

Quelques jours plus tard, appel du photographe : « J’ai une bonne nouvelle, je viens d’avoir un mail de l’agence, ils veulent vous voir rapidement. Ils me demandent votre numéro. J’ai répondu que je vous demanderai la permission.

— C’est gentil. C’est quelle agence ? Il cite le nom.

Ouah ! Ce ne sont pas des rigolos !

— Je vous confirme. Et le budget de la campagne est maous !

— Ok, donnez-leur mon numéro

— Bonne chance à vous. Je vous embrasse ».

 

L’appel terminé, elle file dans sa chambre, ouvre les penderies et lance « Les cintres, bravo ! Vous avez bien travaillé. Je suis fière de vous ! »