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La Clé

Extrait de "Le Bon Esprit des Objets"

Illustration de l'histoire La Clé

 

Cela fait plus d’une heure qu’elle m’a engagée dans le Neiman. Un quart de tour et hop : moteur, musique, tic-tac du clignotant. Comme tous les soirs de la semaine, on rentre à la maison après le travail. D’habitude, le trajet dure de 20 à 30 minutes. Mais là, ça commence à faire long ! Encombrements inhabituels pour un vendredi soir.

De ma place, je vois ses jambes actionner frénétiquement les pédales de la voiture. Sa main droite maltraite le levier de vitesse. La mécanique couine souvent.

« Allez ! bougez »

Non seulement elle déteste tous ces conducteurs qui devraient être ailleurs, mais elle regrette de ne pas être passée par les toilettes avant de partir !

Encore un feu rouge interminable, puis un camion à l’arrêt, warnings allumés. Il faut se faufiler, s’imposer, réagir.

Elle sent que sa vessie va exploser comme une bombe de feu d’artifice !

Elle habite le petit pavillon de banlieue que lui ont légué ses parents. Pierre meulière, garage avec une allée qui y mène. Ce n’est pas très grand, mais maintenant qu’elle vit seule…

« Encore un indécis qui ne sait pas où aller ! »

Enfin, elle arrive dans sa rue et stoppe la voiture devant son portail. Elle la rentrera plus tard. Elle avale les quelques marches qui mènent à la porte d’entrée.

Nous sommes entrés en trombe chez elle. Elle me jeta sur la console du couloir et s’enfuit au fond de l’appartement en criant « piii-piiiiiiiii ». Elle court presque dans une démarche étrange où chaque genou veut remplacer l’autre. Elle s’enferme dans une pièce que je n’ai vue qu’une seule fois, lorsque, il y a quelques jours, assise dans la voiture, prête à partir, elle se ravisa. « Pipi », dit-elle avec l’air de quelqu’un qui prend une décision de bon sens. Je n’ai aucune idée de ce que veut dire cette expression. Ce jour-là, elle m’avait gardé fermement dans sa main gauche et je n’ai pas vu l’action qu’elle menait.

À son arrivée, dans la hâte, elle me jette sur la console du couloir. J'étais au bord du fond. À grand-peine, je glissais de quelques millimètres pour me laisser tomber à terre, le long du mur, presque derrière un pied. C'était parfait pour l'action que j'envisageai d'entreprendre depuis peu…

Elle revient en se réajustant. « Ouf, il était moins une ! »

Elle ne s’occupe plus de moi. Elle me cherche bien un moment, mollement, mais, lasse de ne pas me trouver, elle renonce à rentrer la voiture dans le garage. Le quartier est sûr.

Elle accomplit quelques tâches ménagères, passe même l’aspirateur, mais pas sous le meuble où j’étais caché.

Le lendemain matin, processus habituel qui s’accélère de plus en plus… et qui se conclut par ce commentaire pour elle-même :

« Je suis en retard, dit-elle en m’empoignant… habituellement. Mais là, elle se fige et se rappelle qu’hier elle ne m’a pas trouvée.

Merde ! Qu’est-ce que j’ai fait des clés ! »

Course éperdue dans la maison. Poches, placards, tiroirs, penderie, débarras, vestes, sacs et bien d’autres endroits ! Rien !

Derrière mon pied de meuble, je constate le désastre et je suis satisfait du déroulé des opérations. « Voilà, chère amie, on ne prend pas la voiture aujourd’hui… et c’est très bien ! »

Elle n’a pas de plan B. Le second trousseau, son mari l’a gardé après le divorce. Petit désagrément dont il est le spécialiste. Appel, mais bien sûr il ne répond pas.

 

« Il faudrait que j’appelle en numéro masqué », se dit-elle. Mais elle ne sait pas faire.

Un appel à son employeur pour signaler son retard. Celui-ci suggère qu’on lui a volé ses clés pour voler sa voiture.

« Non, elle est restée devant le portail. Je ne suis même pas sûre de l’avoir fermé hier ! »

Appel à sa meilleure copine qui peut l’aider, mais que cet après-midi. Elle est en route pour un rendez-vous important qu'elle a confirmé ce matin.

« Bref, c’est la cata », se dit-elle en s’effondrant sur une chaise.

Un long moment d’abattement. Elle se fait un deuxième thé, puisqu’elle a le temps…

Elle avise quelques lettres encore closes qui patientent depuis quelques jours pour une lecture pour plus tard…

« De toute façon, rien d’important », marmonne-t ’elle pour elle-même.

« Et bien si, justement ! » se dit la clé toujours derrière son pied de meuble

Un courrier de la compagnie d’assurance l’informe que son contrat auto, souscrit il y a quelques années par elle et son mari, est devenu caduc le jour même de la prononciation du divorce. Il lui faut un contrat à son nom. En attendant, elle n’est PLUS ASSURÉE !

« Ces jours-ci, je n’étais donc pas assurée ! » constate-t’elle avec terreur.

Et son ex ne l’a même pas prévenue ! Encore une bonne raison de divorcer…

Toujours derrière mon meuble, je me dis « Mission accomplie ! ». Cela fait quelques jours que j’envisageais une action pour l’empêcher de prendre la voiture mais, entravée par mes faibles moyens, je n’avais pas trouvé l’occasion.

Mais, maintenant, il faut que je signale ma présence. Il ne faudrait pas qu’elle fasse changer tout le système et que je sois envoyée au recyclage, pire au rebut !

Certes, je pourrai me trainer hors du meuble, mais avec quelques millimètres par jour, ça va être trop long.

À l’anneau où je suis attaché pend un bidule électronique qui sert à ouvrir les portières à distance. Peut-être que…

« Je t’entends marmonner, tu sais

— Tu m’entends le Beeper !?

— Parfaitement. J’ai été très attentif à tes actions et je les ai approuvées. Bien que la chute derrière le meuble le long du mur m’ait laissé un peu sonné. Je crois pouvoir t’aider…

Je suis dos au mur, coincé contre la plinthe. Si tu pouvais faire pression sur le bouton du haut, la voiture couinera son « Yaouu-Yaouu » ridicule qui suggère qu’elle est contente de reprendre vie. Je déteste ce piaillement !

Bref, ça attirerait peut-être l’attention de notre chère propriétaire. En entendant sa voiture se manifester, elle mettrait plus d’ardeurs à nous retrouver.

— C’est top, Beeper. Je te remercie bien. Allez, en place ! »

Au prix de grands efforts, je parviens à presser le bouton du haut. À notre grande surprise, d’où nous sommes, nous entendons assez bien le signal de la voiture.

Mais notre maîtresse, elle, ne l’a manifestement pas perçu.

« Peut-être faut-il attendre qu’elle soit près de l’entrée ? suggère le Beeper

— Je le pense aussi. Attendons. »

Après un long moment, elle descend et va dans la cuisine au fond du couloir. Nous n’avons pas eu le temps de réagir quand elle était au pied de l’escalier.

On sonne. Elle passe devant nous pour aller ouvrir. Un employé de la voirie lui demande de déplacer son véhicule, il doit faire passer la nettoyeuse sur la rue et ses trottoirs.

Panique.
« J’ai perdu les clés, je ne les retrouve plus. J’ai cherché partout ! »

Au même moment on entend le « Yaouu-Yaouu » et les feux de la voiture se mettent à clignoter joyeusement…

« Eh bien, fait l’employé, il semble que vous les avez retrouvées. Merci de déplacer la voiture. Sinon je vais devoir le signaler à ma direction. »
Toujours la morgue de ceux qui ont un tout petit pouvoir.

Panique encore.

Pensant qu’on lui fait une blague, elle court à sa voiture, mais personne ne s’y trouve.

Dépitée elle revient chez elle, ne sachant plus quoi faire. Devient-elle folle ?

La porte d’entrée du pavillon est restée ouverte. Avant de remonter les quatre marches du perron, son regard est à l’horizontale du plancher du couloir de l’entrée.

Et là, derrière un pied de la console de l’entrée, elle remarque un truc bizarre…