Annie est une, encore, jeune femme pour qui l’amour est un besoin, mais aussi un péril. Elle a donc établi sa vie avec deux amants, un week-end sur deux, comme pour les enfants de divorcés. Puisqu’il vit avec la jeune femme seulement toutes les deux semaines, chaque homme connaît l’existence de l’autre, mais pas son identité ! Cela fait partie du deal : ne pas chercher à en apprendre sur l’autre, sous peine d’exclusion. Certains ont connu ce châtiment, Annie pratique l’alternance depuis quelques années.
Comme presque toutes les femmes aimées, elle reçoit, de temps à autre, des cadeaux, souvent des bijoux. Modestes et créatifs pour l’un des hommes, plus formels et coûteux pour l’autre. Évidemment, les amants aiment voir, ornés par leurs présents, le cou, le doigts et les poignets de leur maîtresse lors de leur week-end réservé.
Dans son coffret à bijoux, pour éviter toute confusion embarrassante, Annie range soigneusement les présents offerts par ses amants dans des casiers bien séparés.
À chaque rupture, et comme souvent les hommes refusent de les reprendre, les joyaux concernés sont rangés dans les tiroirs inférieurs. « Ils descendent à la cave ! » s’amuse la jeune femme.
En semaine, elle met son uniforme de cadre respectable : une tenue passe-partout de bon goût sans fioritures. Avec même une fausse alliance à l’annulaire gauche.
Chaque vendredi soir, la jeune femme change de style et de parure. En fait, elle se convertit : bohème un week-end, bourgeoise le week-end suivant.
Pas d’amour dans ce système, mais le plaisir d’être ensemble une fois par quinzaine pour partager le meilleur de l’autre, de s’envoyer en l’air, bien sûr, mais RIEN DE PLUS !
Une exception à cette alternance : les fêtes de fin d’année, chacun devant retrouver famille et amis.
Un jour, son entreprise signe un gros contrat incluant de nombreuses compétences différentes. Pour mener à bien le projet, il est décidé de s’allier avec une autre structure apportant son savoir-faire en matière de conception et de design.
Une première rencontre entre les équipes laisse à Annie une forte et belle impression. Surtout avec la personnalité de celle qui est en charge du design ! Hélène est inventive, un peu désordonnée et excitée. « Une passionnée passionnante » se dit Annie.
Au cours de la réunion de travail qui suit, la bonne impression est confirmée. A l’issue d’une séance particulièrement constructive, Hélène propose, en aparté à Annie de boire un verre. Elles se retrouvent dans le bar d’un grand hôtel, non loin. Très vite, la conversation s’éloigne du projet professionnel. Le tutoiement a été, depuis quelque temps, instauré entre les équipes des deux entreprises.
« Je vois que tu es mariée » dit Hélène. Annie hésite un moment à lui dévoiler son petit mensonge, mais avoue « Non, c’est un truc pour avoir la paix !
— Haha, bien vu » s’esclaffe sa presque collègue. Elle poursuit « Un mec peut-être ? » Annie, tout en retenue, hoche la tête, comme pour indiquer qu’elle ne souhaite pas s’avancer plus sur ce terrain. Hélène, fine mouche, perçoit la résistance et n’insiste pas.
Elle semble s’amuser de ce qu’elle va dire, et après une courte hésitation : « Moi non plus, je n’ai pas de mec… mais j’ai une bonne raison… je préfère les filles ! » s’esclaffe-t-elle dans un rire sonore vite étouffé par ses deux mains... elles sont dans un bar tout de même !
Une deuxième consommation est commandée. Le ridicule sérieux du serveur amuse les deux jeunes femmes. La conversation va bon train, entre fous rires et futilités joyeuses.
Mais, il faut se séparer.
On se fait la bise, « Demain il y a école ! » glisse Hélène…
On se reverra lors de la prochaine réunion.
Rentrée chez elle, Annie se sent un peu pompette. Elle se surprend à penser que la prochaine réunion est bien loin. Dans une semaine… et entre temps, il y a un week-end prévu avec un de ses “mecs”, comme dirait Hélène. C’est la première fois qu’elle se sent moins enthousiaste. Elle pense même, un court instant, à annuler…
Arrive le vendredi soir, Annie se prépare pour rejoindre un de ses amants. Au programme, une balade dans le Loiret.
Elle est devant son miroir, habillée, maquillée et coiffée. Il ne manque plus que les bijoux. Elle cherche dans le casier ad hoc une bague qu’elle aime bien, une aigue-marine montée sur un métal blanc. Elle ne la trouve pas ! Elle la cherche dans l’autre casier, là où résident les pierres précieuses, non pas les fines. Cette pierre, dans ce compartiment, ne serait pas à sa place !
Elle finit par la trouver dans un tiroir juste en dessous du compartiment où, normalement, elle aurait dû être. Étrange…
Elle se questionne : « Pourquoi cette bague se retrouve-t-elle là ? Je ne l’y ai jamais mise. »
Elle se ressaisit, elle est déjà presque en retard.
Le week-end est agréable, mais se termine sur une légère note amère. Au moment de se séparer, son amant lui glisse à l’oreille :
« Tu sais, si tu as un problème, quel qu’il soit, tu peux m’en parler… » Il s’éloigne un peu et lui lance « Allez !... À dans quinze jours… ça va être long ! »
Cette remarque l’avait intrigué. Elle avait cru laisser son nouvel intérêt derrière elle !
En rentrant chez elle, elle pense à la réunion interentreprises qui est fixée pour jeudi. « Ça aussi, ça va être long ! » se dit-elle.
Les trois premiers jours de la semaine sont interminables. Le jeudi matin, devant sa coiffeuse, elle est enjouée. Elle dépose dans son coffret à bijoux sa fausse alliance et choisit, pour une main, un grenat et une émeraude pour l’autre.
Là encore, elle trouve que son coffret à bijoux est en désordre ! Colliers et bracelets ont, à leur tour, migré dans les tiroirs inférieurs. « Est-ce qu’on veut lui dire quelque chose ? » se dit-elle.
Comme d’habitude, la réunion est passionnante et constructive.
Hélène est, à son habitude, volubile, mais très juste dans ses propositions.
À la fin de la journée, en aparté elle se tourne vers Annie, voulant lui parler. Celle-ci, avant que ne soit prononcé un seul mot, lui adresse un signe de tête appuyé en guise d’accord.
Les deux jeunes femmes se retrouvent au bar du grand hôtel. Le serveur ridiculement sérieux est fidèle au poste, ce qui les réjouit. « Peut-être que c’est son rôle ? Il joue bien… la preuve, on revient ! »
Annie enchaîne « On a fait un super boulot, aujourd’hui !
— Oh ça oui, ça se présente bien, s’enthousiasme Hélène.
— Et en grande partie, grâce à toi !
— Merci, tu me flattes. Mais cessons de parler travail…
Ton week-end dans le Loiret, ça s’est bien passé ?
— Oui, très bien. Un week-end de vieux couple, en quelque sorte…
— Oh là, s’esclaffe Hélène, pas plus ?
— Si, si, c’était bien. Bon resto, beau musée et une belle partie de jambes en l’air. Mais bon, comme d’habitude, je dois dire…
— Et c’est comme ça tous les week-ends ?
— Non… Pas tout à fait… Écoute, il faut que je te dise un truc, je n’ai pas un mec… mais deux !
— Félicitations ! Et comment tu gères ? demande Hélène qui ne semble pas surprise.
— Oh très simplement… un week-end sur deux ! » avoue Annie. Elle poursuit « Je change d’ambiance, certes, mais c’est le même schéma.
— Je suppose qu’ils connaissent l’existence du rival ?
— Oui, mais pas son identité, je suis intransigeante là-dessus !
— L’amour sous statut de fonctionnaire, avec
avantages acquis !
— Ça, c’est méchant ! » fulmine Annie
Un lourd silence s’installe. Heureusement, le serveur, ridiculement sérieux, vient leur déposer une nouvelle consommation offerte par la maison.
Pour détendre l’atmosphère, Annie pose ses mains bien à plat sur la table, devant son amie pour montrer ses bagues.
« Regarde, à gauche, l’artiste un peu connu, mais désargenté. À droite, le financier gentil, mais un peu rigide, comme ses comptes, je suppose.
— Pardonne-moi pour tout à l’heure. Je n’ai pas résisté à faire ce que je trouvais être un bon mot.
— C’est oublié, dit Annie. J'ai été surprise par ta verve habituelle.
— C’est mon principal défaut… et j’en ai plein d’autres ! »
Revenue chez elle, Annie dépose les bagues dans son coffret, chacune à leur emplacement dévolu. Elle remarque que les casiers sont plus clairsemés. Certaines boucles d’oreilles et bracelets ne sont plus là.
Lasse et probablement un peu ivre — la soirée avait duré — se met à soliloquer : « Il me semble qu’en déplaçant mes bijoux, ce coffret me parle, et je commence à comprendre ce qu’il me dit… » Comme pour évacuer les vapeurs d’alcool, elle s’ébroue tel un jeune chien. « Qu’est-ce que je raconte, moi ? Je suis saoule ! Allez, au lit ».
Rapidement, elle se couche, avec une phrase en tête : « Hélène est une fille formidable ! »
Le lendemain, elle se glisse au doigt sa fausse alliance et se prépare pour affronter la dernière journée de la semaine. En regardant son coffret à bijoux, son impression d’hier est confirmée : les casiers supérieurs, ceux réservés aux amants, sont très clairsemés. « On verra ça ce soir, pour le week-end “surprise” !» se dit-elle.
En fin de journée, elle commence à se préparer, version “bourgeoise” ce week-end. Elle inspecte attentivement le coffret à bijoux. Effectivement, bon nombre d’éléments ne sont pas à leur place dans les deux compartiments principaux. Elle retrouve l’aigue-marine, qu’elle est sûre d’avoir déposée à la bonne place, dans le tiroir inférieur, en compagnie d’un bracelet et d’un collier. Elle retrouve, là où il faut, l’émeraude qu’elle a portée hier, mais une autre bague, probablement coûteuse elle aussi, est descendue “à la cave” toute seule !
En se redressant et en pointant du doigt l’objet, elle déclare, très solennelle : « Cher coffret, je t’ai compris ! »
Son monologue est interrompu par la sonnerie de son téléphone, un taxi l’attend en bas de l’immeuble.
« En route pour la surprise ! » s’amuse-t-elle à déclamer en fermant la porte de l’appartement.
C’est mardi, dans la matinée, qu’elle retrouve Hélène et ses collègues. À l’issue de la réunion, les deux jeunes femmes déjeunent ensemble.
« Alors, la surprise du week-end ? Raconte…
— Londres est sinistre, répond Annie
— Objection, votre honneur ! C’est une ville qui peut être fascinante. Mais, évidemment, il ne faut pas y apporter son vague à l’âme !
— Tu ne veux pas “me sortir” cette semaine. Je sens que les week-ends, pour moi, ce n’est plus ça ! »
Hélène, tout à coup, devient grave. Elle hésite à répondre. Puis se décide :
« Tu te souviens, je t’ai dit que pour moi, les hommes, ce n’est pas mon truc ?
— Ne t’inquiète pas, je m’en rappelle très bien. Mais je suis une grande fille… enfin, il me semble ! »
Au même moment, dans l’appartement d’Annie, autour et dans le coffret à bijoux, on vit des mouvements incroyables.