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Les dictionnaires

Extrait de "Le Bon Esprit des Objets"

Illustration de l'histoire Les dictionnaires

Dans le coin le plus sombre d’une bibliothèque, sur l’étagère la plus basse, discutent deux dictionnaires. Ils comparent la définition des mots dans leurs colonnes et dissertent de la pertinence de leurs contenus respectifs. Cela dure depuis des années et ils n’en sont qu’à la lettre “A” ! Depuis que le réseau des réseaux est arrivé sur tous les écrans, ces piliers du savoir sont devenus inutiles. Alors ils s’occupent, s’invectivent, se boudent et se réconcilient. Ils n’ont que ça à faire.

Il y a le Petit Illustré Labrune, éditeur historique d’une foultitude de dictionnaires thématiques. Cet ouvrage contient un grand nombre de schémas, illustrations et reproductions. Le volume dont il est question comporte deux sections : noms communs et noms propres. C’est lui qui, depuis fort longtemps, a forgé des millions d’apprenants de tous niveaux, dans de nombreuses disciplines.

À côté de lui se trouve le PetitBert qui est plus épais, mais qui, pourtant, ne contient aucune illustration et ne présente pas de section “noms propres”. Il se présente comme le grand spécialiste de la langue française.

Dans ce salon où rien ne vit, une conversation se poursuit. Nos deux dictionnaires s’écharpent sur un mot :

« Atmosphère a, chez moi, sept définitions se vante le Petitbert

— Chez moi il y a un grand dessin descriptif, plaide le Labrune.

— J’ai trente-trois lignes avec de nombreux renvois.

— Normal tu es plus gros !

— Pas plus gros, plus complet s’agace le Petitbert. Je te l’ai déjà dit cent fois.

— En tous les cas, aucun de nous deux n’évoque la citation, dit le Labrune.

— C’est pourtant très connu, c’est une référence. Mademoiselle Arletty qui rabroue Monsieur Jouvet qui se faisait poète* !

— Peut-être que du temps de notre rédaction, le cinéma d’avant-guerre n’était pas bien considéré ?

— Le cinéma était-il un média d’avenir ? se demandaient nos ancêtres rédacteurs

— Alors que maintenant… »

Nos deux dictionnaires se plongent dans une débonnaire réflexion. Ils n’ont que ça à faire…

Tout à coup, le Petitbert sursaute, il entend qu’on marche vers eux.

« Mais regarde, qui arrive… Mais elle vient te chercher… Ça y est, elle t’embarque avec elle ».

 

Suzanne pose le dictionnaire sur le bureau et s’assoit. Elle veut se confirmer l’orthographe de sa maladie. Après une longue période d’études et de tests, le diagnostic est tombé. En insistant beaucoup, elle s’est bien fait expliquer les problèmes auxquels elle va être confrontée. Maintenant, elle n’a pas le courage d’aller au-devant. C’est une ancienne pharmacienne et il y a, dans cette maison, en divers endroits, tous les ingrédients nécessaires pour fabriquer un poison efficace, rapide et sans souffrance. Au besoin elle ira cueillir dans le jardin ce qu’il lui manque.

 

Elle ouvre le dictionnaire et cherche dans les “A”, puis “AL”, puis “Z”… Rien !

« Ce doit être dans les noms propres », se dit-elle.

Elle va chercher le Labrune et une fois réinstallée à son bureau, elle ouvre l’ouvrage, section noms propres et cherche :

- Alzette, rivière du Luxembourg,

- Alzon, village du Gard, France,

- Alzon, ecclésiastique du XIXème,

- Alzonne, chef-lieu de canton de l’Aude,

Mais là aussi, le mot recherché n’apparaît pas. « Ces dictionnaires sont trop vieux », se dit-elle. Elle vérifie les dates. En effet ! Elle se rappelle les avoir offerts à ses enfants lorsqu’ils ont eu leurs baccalauréats, il y a plus de cinquante ans ! 

Finalement, elle contrôle l’orthographe du nom de sa maladie dans les innombrables comptes- rendus de tests qu’on lui a fait passer.

Elle reprend la rédaction de sa lettre. Pour l’instant ce n’est qu’un brouillon. Elle cherche les bonnes formulations : précises sans être choquantes, honnêtes sans être perturbantes pour ses destinataires, principalement ses enfants et sa famille proche. Vers le néant, son mari l’a devancé il y a quelques années.

 

« Tu comprends ce que je comprends ? demande le Labrune.

— Oh, que oui, collègue ! Et ça ne me plait pas du tout ! répond le Petitbert. 

— Et tu crois qu’elle pense à…

— Je crois qu’elle est en train d’écrire une lettre d’adieu, la pauvre femme. Je n’aimerai pas être à sa place !

— Ne dis donc pas de bêtises ! Nous sommes justement conçus pour être insensible aux pertes de mémoire, individuelles ou collectives d’ailleurs !

— C’est vrai, n’empêche que c’est moche. 

Écoute, faisons notre possible pour la perturber, retarder sa détermination, la détourner de son funeste projet !

— On dirait du Racine !

— Ah, c’est bien le moment de plaisanter ! »

 

Elle pose son stylo, car quelque chose s’est mis en marche dans sa tête. Il y a quelques instants, quand, dans le dictionnaire, elle a cherché les mots commençant par “ALZ”, elle s’est accrochée à une définition : Alzon, village du Gard, France.

Le premier voyage en amoureux, l’été avant la dernière année d’études. Avec son voisin d’amphi, qui deviendra l’amour de sa vie, ils avaient décidé, sur un coup de tête, d’aller admirer le Pont du Gard. Sur le moment, un prétexte afin de descendre vers le Sud qu’ils ne connaissaient pas. Dans la plus toute jeune 2CV que lui avait donnée un oncle, ils avaient chargé la tente, type “canadienne”, quelques vêtements et un petit nécessaire de cuisine.

En chemin ils se sont arrêtés en Ardèche, au bord d’une petite rivière presque à sec qui serpentait au pied d’une falaise. Ils vivaient nus la plupart du temps. Ils avaient réalisé une petite retenue d’eau pour créer un bassin. L’eau était très fraîche, mais qu’importe !

Après quelques jours, une horde a déferlé sur leur coin de paradis. Ils ont décidé d’aller voir, enfin, le Pont du Gard. 

 

« Elle a l’air rêveuse et un léger sourire l’illumine, elle doit penser à d’heureux souvenirs. Avec la maladie qu’elle a, c’est parfait », dit Petitbert

— J’ai une idée ! déclare le Labrune. On va tourner les pages, comme lorsqu’on est dans un courant d’air et s’arrêter sur des mots évocateurs pour elle. Qu’en penses-tu ?

— Excellente idée ! Je commence… 

— Non, moi !

— Écoute, on ne va pas encore se chamailler autour d’un sujet pareil !

— Tu as raison… pardon… vas-y ! »

 

Pour l’aider dans sa rédaction, elle a laissé, devant elle, les deux dictionnaires ouverts, car elle n’est pas sûre de son orthographe.

Soudain, l’inspiration vient et elle écrit une ou deux phrases. Puis, le stylo levé, elle réfléchit, cherche ses mots… et voit, tout à coup, les pages du dictionnaire défiler comme si elles étaient dans un courant d’air. Elle n’a rien ressenti, mais bon…

Les pages se sont ouvertes sur le mot “Canada”.

Elle pose sa plume et se rappelle le premier voyage qu’ils avaient fait, son dorénavant fiancé et elle, à la fin de leurs études après l’obtention de leur diplôme. Montréal, Québec et la Nouvelle-Écosse : trois semaines de rêve offertes par leurs parents respectifs. Avant de prendre leurs fonctions à la mi-juillet. Lui en laboratoire, elle assurant des remplacements en officine. La vie professionnelle démarrait.   

 

Elle reprend son stylo, réfléchit un instant et alors qu’elle s’apprête à tracer la première lettre, les pages du Petitbert se mettent à tourner, lentement d’abord, puis de plus en plus vite pour s’arrêter tout à coup à la lettre M” comme mariage. Elle repose son stylo.

Ah ! Son mariage, quelle fête ! Pour plaire aux anciens, ils étaient passés devant Monsieur le Curé. C’était un prêtre jeune, dynamique, qui avait rapidement compris qu’il ne fallait pas trop les chatouiller, tous les deux, sur la foi. Cela avait été vite plié !

Puis trois jours de fête, d’abord un peu formelle puis de plus en plus débridée. Ses parents avaient trouvé une grande maison bourgeoise, avec un grand parc près de leur résidence de vacances habituelles. Dans le Lot, loin de tout, c’était idéal. On avait payé à l’occupante un voyage organisé en Autriche. Et la location lui avait payé quelques travaux d’entretien nécessaires. À son retour, elle retrouva son logis très propre et bien rangé. Elle eut cette phrase restée dans les mémoires : « C’est parfait… S’il vous plaît, mariez-vous tous les ans ! »

 

Suzanne sourit à ses souvenirs. Elle commence à deviner le rôle des dictionnaires. Pour en être sûre, elle reprend son stylo et fait mine de commencer à écrire. Aussitôt, les pages du Petitbert s’agitent en tous sens puis défilent en arrière pour s’arrêter sur “B”. Bébé !

 

Alors une idée lumineuse vient à Suzanne. Elle, atteinte de la maladie de la mémoire, si elle écrivait… ses mémoires ?

Aussitôt, le Labrune et le Petitbert agitèrent toutes leurs pages comme le feraient des essuie-glaces sous une forte pluie !

 

 

 

* « Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » 

Hôtel du Nord de Marcel Carné sorti en 1938. Arletty et Louis Jouvet.