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Fourchette et Couteau - La naissance

Extrait de "Le Bon Esprit des Objets"

Illustration de l'histoire Fourchette et Couteau - La naissance

La gynécologue déplace la sonde sur l’énorme ventre de Léa. En regardant son écran, elle murmure, pour elle-même, ses observations : ça c’est bon… ça va… ici c’est Ok…

« Bon tout va bien ! » déclare la spécialiste. Et avec enthousiasme elle ajoute : « Elle est dans une position parfaite et… ». Elle s’interrompt en voyant les regards du jeune couple et comprend vite qu’elle vient de faire une bourde. Elle se pince les lèvres un instant et ajoute : « Je suis désolée… je me rappelle que vous ne vouliez pas savoir… toutes mes excuses.

— Ne vous excusez pas, répond Léa en se redressant et en s’asseyant en travers de la table d’examen. À trois semaines près, ce n’est pas grave.

— Pour nous, c’était plutôt une coquetterie, rien de plus », ajoute Gabriel en aidant sa compagne à se mettre debout.

 

Rentrés chez eux, ils réalisent : une fille ! Ni l’un ni l’autre n’exprimait de préférence lors de leurs interminables conversations à l’occasion de la naissance. Mais là ils sont dans le réel : c’est une fille !

Après moult réflexions sur cette capitale information, Léa fait signe à Gabriel de la suivre dans la chambre et lui fait fermer la porte derrière lui.

« Que se passe-t-il ? demande le jeune homme.

— As-tu remarqué que les manches des couverts ont changé de couleur ?

— Oui, ils sont devenus bleus presque tous en même temps, sûrement une décoloration due au vieillissement, mais pourquoi cette question ?

— Voilà… Mais assieds-toi d’abord, car ce que je vais te dire va te surprendre. Voilà… »

 

 

Au même moment, dans un tiroir de la cuisine, une conversation s’engage :

« Tu crois qu’ils s’en sont aperçus ? » demande Couteau. Puis sans attendre la réponse il ajoute : « En tout cas, c’est une très bonne idée que tu as eue, Fourchette. Et puis j’en avais assez de ce plastique gris qui habille nos manches. Ce bleu, moi, ça m’a donné un coup de jeune !

— J’espère qu’on ne fait pas de bêtise, souffle Fourchette.

— Bah non ! Pourquoi s’inquiéter ? Ils parlent toujours DU bébé, ça ne peut être qu’un garçon !

— Mais s’ils ne voulaient pas savoir et qu’on ne leur a pas dit ?

— Ah zut ! Maintenant, je comprends ton inquiétude. C’est comme si le mot bébé était neutre ! Je n’avais pas pensé à ça… s’inquiète Couteau. »

Tous deux sont plongés dans une longue réflexion, puis Fourchette souffle : « On ne fait rien de mal, juste une petite attention…

— Mais bien sûr, ma Fourchette ! Que vas-tu chercher là ? 

— On a quand même entraîné tous nos semblables dans ce tiroir !

— Et c’est sympa qu’ils nous aient suivis dans cette aventure ! Merci à eux, l’effet est plus spectaculaire ! »

 

 

Gabriel est abasourdi. Sa mère l’avait prévenu que les femmes enceintes ont parfois des besoins originaux et des idées saugrenues, mais là… Pendant toute la grossesse, il s’est montré prévenant aux demandes de sa compagne. Il a fait provision de chocolats et de friandises de toutes sortes, au cas où… Les douches à trois heures du matin et les dîners à dix-sept heures ne le surprennent plus. Mais là…

« Peut-être que ton imagination, en ce moment boostée aux hormones, te joue des tours ? demande, doucement, le jeune homme.

— C’est possible. Mais voilà ce que je te propose… c’est simple. On va continuer à parler “DU bébé” jusqu’à la naissance. Et on verra ce qu’il se passe à mon retour, avec une fille… »

Puis elle fait mine de se rappeler de quelque chose :

« Oh, à propos, il faut qu’on se mette d’accord sur un prénom.

— Le dialogue est engagé et les négociations vont bon train, comme disent les politiques, répond Gabriel avec un sérieux feint.

— Les positions sont encore éloignées, mais un rapprochement s’amorce, répond Léa sur le même ton. »

Ils éclatent de rire et le bébé agite les pieds.

 

 

« Tu crois qu’ils vont rentrer aujourd’hui ? demande Couteau.

— En principe oui, si tout se passe comme prévu, répond Fourchette.

— J’ai hâte de voir la tête qu’il a !

— Tu sais, c’est un bébé. À part la couleur des yeux, tout va évoluer.

— Tu veux dire qu’il ne va pas ressembler à Léa ou à Gabriel ? s’étonne Couteau

— Il va ressembler à un bébé de deux jours et … Mais le voilà, je crois »

 

 

La porte d’entrée de l’appartement s’ouvre et Gabriel entre, portant délicatement un couffin silencieux. Suit Léa, chargée de sacs et de paquets divers. Malgré ses traits tirés, elle est radieuse.

Le couffin est déposé sur le lit et Gabriel revient pour aider sa compagne à se débarrasser de ses affaires. Elle se change et revêt un sweat et son pantalon assorti. C’est une surprise de Gabriel. A l’imitation des vêtements des équipes de basket américaines, il est écrit :

« I AM A MOTHER » !

 

« J’ai faim », dit-elle

Gabriel ouvre le frigo et sort des plats délicatement enveloppés dans un beau papier.

« Je suis passé chez le traiteur, pas loin, et je lui ai demandé un menu pour une toute nouvelle mère. Et voici ce qu’il t’a préparé. Et c’est cadeau ! 

— C’est un ange, ça a l’air délicieux. J’irai le remercier d’ici un jour ou deux. Tiens, tu sors les assiettes et… les couverts, dit-elle avec un air amusé.

— Tu ne manges pas avec moi ?

— C’est un peu tôt, il est seize heures.

— Ah les hormones ! J’espère qu’elles vont me lâcher bientôt !

— J’entends déjà les babillements qui introduisent la demande de biberon. Je le prépare et je vais LE chercher, dit-il d’un air malicieux. »

Gabriel s’active dans la préparation du biberon… et Léa mange.
« Dorénavant, je n’ai plus d’alibi, il faut que je fasse attention, mais le traiteur a bien fait les choses, confesse Léa

— Laisse m’en un peu, si tu peux !

— Ça va être difficile ! »

Gabriel va dans la chambre et revient avec… Irina. Pendant qu’il s’installe pour donner le biberon, Léa lève sa fourchette et son couteau à hauteur d’yeux.

« Eh oui les couverts, voici Irina… LE bébé est une fille ! Nous le savons depuis trois semaines, et nous vous avons fait un peu marcher pour que vous continuez à croire qu’il s’agit d’un garçon.

— N’écoute pas, Irina. Tu as bien fait de sortir, ta maman est devenue folle. Elle parle à une fourchette et à un couteau ! »

 

 

« Dis-moi, Fourchette, ils ont l’air pas bêtes, ces humains !

— Tu l’as dit, Couteau. Je n’y ai vu que du feu !

— Il ne me reste plus qu’à convaincre les autres de changer encore de couleur. Rose, il y en a que ça va froisser… »

 

 

Léa continue à s’adresser à Fourchette et Couteau :

« Maintenant qu’on sait que vous nous écoutez, vous pouvez adopter les couleurs que vous voulez. Commencez par le rose pendant quelques jours, histoire de vous mettre raccord avec l’actualité du foyer, puis après c’est quartier libre !

Mais continuez à être vigilant, car l’arrivée du bébé va générer pas mal d’aventures. Peut-être pas tout de suite, mais ça ne va pas tarder…