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Fourchette et Couteau - Une rencontre

Extrait de "Le Bon Esprit des Objets"

Illustration de l'histoire Fourchette et couteau

« Je m’appelle Gabriel.

— Pauvre garçon ! »

Et vlan ! C’est mérité, pense le jeune homme, j’aurais pu trouver mieux.

« Et à qui appartient cet humour percutant ?

— Léa.

— Alors, si on fait dans le court, moi ce sera Gab ! »

 

Ils se servent au buffet qui clôt la réunion de fin de saison au siège parisien d’un grand groupe de clubs de vacances.

Léa embauchée à la réception d’une structure haut de gamme pour son anglais impeccable, son allemand convenable et son chinois basique. Gabriel pour ses talents de gestionnaire.

La société organise ce rassemblement de leurs saisonniers pour recueillir leurs impressions sur l’ensemble de l’offre, les suggestions d’amélioration et l’état d’esprit de la clientèle.

Mais aussi, pour recevoir les candidatures pour la saison prochaine et distribuer la prime habituelle, bienvenue la veille de la rentrée.

 

Pour remplir son assiette, Léa pioche dans une salade composée mouchetée d’olives noires. Gabriel est plutôt sur les mini pizzas et les tartes diverses. Ils s’installent à une table et le garçon propose d’aller chercher les boissons :

« Pour moi ce sera de l’eau plate, non gazeuse, précise-t-elle. »

Peu après, il revient avec deux gobelets remplis. Pour faire bonne impression, il a pris la même chose qu’elle, bien que les fûts de vin blanc ou de rouge étaient bien tentants…

La conversation roule sur le travail effectué au cours des semaines précédentes, les perspectives de la rentrée dans leurs écoles respectives.

Puis vient, trop rapidement pour Gabriel, le moment de la séparation.

« Peut-être peut-on se revoir ? hasarde-t-il.

— Heu… Pourquoi pas, répond la jeune femme avec un petit air amusé. Donne-moi ton tél.

— Et tu me donnes le tien ?

— Ah bah non ! Ce n’est pas moi qui ai commencé ! »

Gabriel griffonne son numéro sur un bout de nappe, puis ils se séparent.

 

Quelques jours plus tard, et après de joyeux badinages au téléphone, Gabriel invite Léa à dîner, « Puisque c’est moi qui ai commencé ! » plaisante-t-il, pensant être léger. Il donne une adresse pour le lendemain 20h30.

Léa se présente et n’en croit pas ses yeux : un Micdo !

« Décidément, il ne marque pas beaucoup de points, ce garçon », pense-t-elle.

À travers la vitrine, elle voit Gabriel assis à une table. Elle tente d’attirer son attention, mais il ne la voit pas.

Dans un brouillard huilé baigné par la bande-son de conversations semblant menées par des sourds, elle le rejoint et propose d’aller ailleurs.

« Pourquoi, on est bien ici ? dit-il.

— Pas moi. Allez salut ! » dit-elle et elle sort rapidement de cet enfer en agitant un bras en signe d’adieu.

Vivement, il la retrouve sur le trottoir, elle s’indigne :

« Tu veux que je mange là-dedans ? Des trucs qui sortent tous de l’huile de friture !

— Tu exagères, il n’y a pas que ça ! »

Puis, un peu gêné, il ajoute :

« Écoute, je ne vais pas faire le malin : ce n’est pas par goût mais parce que je n’ai juste pas les moyens d’aller ailleurs !

— Je comprends, dit-elle, un peu radoucie. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

— Allez, je me mets le pompon : j’habite chez mes parents…

Elle pouffe… Et ce n’est pas loin d’ici. Ils sont actuellement en vacances. Si tu veux, on achète quelque chose à manger et on dîne dans leur cuisine.

— Je te préviens, jamais le premier soir ! affirme-t-elle. Tu promets ?

— Je ne promets rien ! se défend Gabriel.

— C’est la seule réponse valable ! Ça semble sincère ! s’esclaffe la jeune femme dans un grand rire. Au fait, ajoute-t-elle, moi aussi j’habite chez mes parents ! »

 

Ils arrivent chez Gabriel. En chemin, ils ont acheté deux burritos chez un marchand ambulant, — dont un végane pour elle, — et deux pommes dans une épicerie encore ouverte.

« Tu es végane ? demande le jeune homme.

— À moitié, répond Léa, énigmatique. »

Il s’installe autour de la table de la cuisine. Gabriel s’apprête à croquer dans son burrito. Léa lui demande où elle peut trouver assiette et couverts.

« Tu as tort, c’est meilleur avec les doigts ! Puis il désigne un placard, deuxième porte et le tiroir juste en dessous. »

Léa installe son assiette et ses couverts, dispose son burrito en étalant pâte et garniture.

« Où sont tes parents ? demande-t-elle.

— Hossegor. Ils y vont toujours une semaine à la mi-septembre. Ils participent à un tournoi de scrabble. Ils se débrouillent pas mal à ce jeu. Et les tiens ?

— Ils sont très casaniers. Mais ils respectent mon mode de vie. Faut dire que je travaille beaucoup. Les langues, ce n’est pas de tout repos. Et les contrôles sont fréquents. »

 

« Qu’est-ce que tu dirais d’un verre de bon vin ? demande Gabriel.

— Ah, ça ! C’est une proposition alléchante.

— Je vais chercher ça. C’est dans la pièce à côté. »

Il revient avec une bouteille et un tire-bouchon.

« Tu n’as pas peur d’ouvrir une bouteille précieuse ?

— Non, mon père m’a désigné une zone dans laquelle je peux taper.

— Prévoyant, le paternel !

— Une fois j’ai sorti une bouteille au hasard. Heureusement qu’il était là ! On aurait dit que j’avais exhumé l’Arche d’Alliance !... 

Tu viens déguster ce nectar au salon, dit-il en prenant, dans un placard, deux verres à pied.

— N’oublie pas que c’est la première fois, dit Léa.

— Je n’oublie pas que je n’ai rien promis ! répond Gabriel. »

En riant, il emprunte le long couloir qui mène au salon.

 

 

« Jamais le premier soir, tu parles, dit Couteau

— Attends, la soirée n’est pas finie, répond Fourchette. Je te rappelle que lui, n’a rien promis. Ce sont des agaceries amoureuses.

— En tous les cas, moi, je t’aime bien.

— Oui, je sais mon cher Couteau, mais je vois bien que c’est différent chez les humains. Légèreté ou engagement, profondeur ou futilité, toutes sortes d’états qu’on ne connaitra jamais, souffle Fourchette. »

Ils ont été laissés sur la table, autour de l’assiette dans laquelle Léa a étalé son burrito.

 

Ils n’entendent pas la porte d’entrée qui s’ouvre sur la femme de ménage qui vient arroser les plantes et donner à manger au chat.

En voyant l’assiette unique sur la table, elle pense que le fils est là. Peut-être dort-il ? Elle ne fait pas de bruit. Elle ouvre la boite de croquettes et en verse dans l’écuelle du chat. Mais celui-ci, contrairement à ses habitudes, ne vient pas. Elle sort sur le balcon, arrose les fleurs, revient dans la cuisine et toujours pas de chat. Elle part à sa recherche, dans le grand appartement…

 

Fourchette interpelle Couteau. « On n’entend plus les jeunes, peut-être sont-ils passés à la suite ?

— Et alors ?

— Et la femme de ménage est partie chercher le chat. Elle va faire toutes les pièces et va les surprendre. C’est embarrassant.

— Elle a peut-être oublié ce que c’est ? ironise Couteau

— C’est ça, fais le malin. Il faut qu’on attire l’attention. On n’est pas bien loin du bord de la table. On peut ramper et se laisser tomber : sur le carrelage, ça fera du bruit.

— Pas bête ! Allez, on y va.

Après quelques reptations, les couverts tombent… sur le chat qui attend son écuelle restée sur la table. Surpris, il pousse un cri et s’enfuit en miaulant. Gabriel accourt, suivi de la femme de ménage. Voyant les couverts au sol, elle conclut : « C’est ma faute, j’ai laissé son écuelle sur la table après l’avoir remplie. Il a voulu monter et a tout renversé. Qu’elle peste ce chat ! » 

Elle pose les croquettes et un bol d’eau au sol. Puis s’adressant à Gabriel : « Bon, ce n’est pas le tout, il faut que je fasse un peu de ménage, tes parents arrivent demain. »

Alors s’engage un jeu de cache-cache pour exfiltrer discrètement Léa. En fermant la porte doucement elle a le temps de souffler à Gabriel : « Jamais le premier soir ! »