C’est un dîner chez les parents de Gabriel. Léa annonce qu’ils vont vivre ensemble, dans un petit appartement que son père leur a trouvé, non loin de leurs écoles respectives. Normalement, c’est pour deux ans, le temps de terminer leurs études. C’est une petite surface, une pièce à vivre et une chambre. Le loyer est raisonnable, mais ils pensent que son père en paie une partie en se mettant d’accord avec le propriétaire…
« Et vous avez des meubles, un frigo, de quoi cuisiner, de la vaisselle ? demande Belle-Maman.
— Et une table, des chaises, une machine à laver, des couverts ? surenchérit Joli-Papa.
Ils ont entendu un copain surnommer son beau-père ainsi et ont gardé l’expression.
— On a commandé un lit, une table et quatre chaises. Il y a un frigo et une gazinière avec un four. On ne sait pas s’ils fonctionnent, on verra.
— Et les couverts ?
— Ah ça… Absents à l’appel ! Remarquez, pour manger un burger ou une pizza, on n’en a pas besoin ! s’amuse Gabriel
— Voulez-vous qu’on vous passe ceux-ci, déclare Joli-Papa en maintenant dressés son couteau et sa fourchette. Ça fait vingt ans qu’on les a et …
— À notre mariage, on nous avait offert une ménagère argentée, interrompt Belle-Maman, comme ça se faisait à l’époque. Au bout d’une semaine, nous avons acheté ceux-ci. La ménagère, on n’a dû la sortir que trois ou quatre fois depuis !
— … et puis, si ça permet que vous mangiez moins de cochonnerie ! ajoute son mari
— Papa ! interpelle Gabriel.
— Bah, quoi ? Un conseil en passant, ça ne fait pas de mal !
Et à ce propos, je suis allé aux champignons, ce matin et…
— …et je vous en ai préparé un plein panier, coupe Belle-Maman. Avec deux cuisses de poulet, un ou deux oignons, un peu d’ail, c’est facile à faire et très bon ! Vous trouverez la recette sur un de vos écrans : cuisses de poulet rôties aux champignons. »
« Je crois qu’on va être délocalisé, dit Couteau.
— Si je comprends bien, il n’y a pas de lave-vaisselle. Dommage… j’aime bien les douches chaudes, souffle Fourchette.
— Mais on sera nettoyé régulièrement… du moins, je pense !
— Oui, mais ce n’est pas pareil. On sera frotté rapidement, sans ménagement, je déteste ça !
— Et moi ? Joli-Papa m’aiguise régulièrement ! Est-ce que ça va continuer… j’en doute.
— On va à l’aventure, susurre, fataliste, Fourchette. »
Léa et Gabriel ont reçu leurs meubles et c’est leur première soirée chez “eux”. Aucun des deux ne sait cuisiner. Ce sont des enfants de la restauration rapide et des commandes de livraisons à domicile.
Sur le web, ils ont cherché la recette indiquée par Belle-Maman. Une bonne vingtaine de sites revendiquent la meilleure recette « des cuisses de poulet rôties aux champignons ».
Dans un plat allant au four, les champignons, l’ail et les oignons sont épluchés et disposés autour des cuisses de poulet. Sel, poivre, herbes et un peu de vin blanc parachèvent la préparation. Le couple n’a pas encore d’ustensiles de cuisine, alors c’est à l’aide de Fourchette que Gabriel mélange les légumes avec application avant d’enfourner pour un peu plus d’une heure.
Puis il passe
Fourchette sous l’eau, l’essuie avec un torchon et la pose près de Couteau.
Celui-ci la voit fébrile, nerveuse et pâle.
« Qu’est-ce qui se passe, s’inquiète-t-il ?
— Il y… Il y a que… les champignons… ils ne sont pas comestibles ! finit-elle par lâcher.
— Ouh là là… Tu es sûre ?
— Certaine ! En remuant, il m’a planté plusieurs fois dans certains d’entre eux, pouah ! Quelle odeur ! Ils ressemblent beaucoup à des vrais, mais ils sont empoisonnés !
— Quand il les a épluchés, il ne s’en est pas aperçu… Faut dire qu’il avait les sinus et les yeux encombrés après l’épisode des oignons ! »
Fourchette est en panique et Couteau désemparé. L’installation dans un nouveau foyer débute bien mal.
« On a une heure pour faire quelque chose, mais quoi ? s’interroge Couteau
— Et si on en parlait à Four ? répond Fourchette
— Pour lui dire quoi ?
— Je ne sais moi !... Lui, il aura peut-être une idée. »
Après de nombreuses tentatives, ils arrivent à capter l’attention du four.
« Il y a bien longtemps que l’on ne m’a pas parlé. Excuse-moi, j’avais oublié comment c’était. Vous êtes nouveaux dans la maison ?
— Oui, on vient d’arriver, répond, enthousiaste, Fourchette.
— Et on est content d’être ici, surenchérit Couteau.
— Ouais… On n’est pas mal. Mais je commence à me faire vieux, vous savez. J’ai bien peur d’être bientôt remplacé.
— Pardon, mais on a un gros problème pour l’instant. Tu es en train de rôtir des cuisses de poulet avec des champignons qui ne sont pas comestibles !
— Je me disais qu’il y avait une drôle d’odeur, là-dedans.
— Et Fourchette et moi, on se disait… que peut-être… tu pourrais faire quelque chose…
— Pas question de trafiquer mes réglages ! rétorque, véhément Four.
Je vous l’ai dit, je suis vieux. Si en plus on constate un dysfonctionnement, c’est direct la casse, compression et refonte. Si Monsieur César était encore vivant… Finir dans un musée m’aurait bien plus, mais maintenant…
— Et tu n’as pas une idée, pour éviter de gros problèmes aux jeunes occupants ?
— Bah non… On m’a programmé une heure et dix minutes, thermostat sept. Je ne peux pas faire grand-chose d’autre… »
Un silence pesant s’installe dans la cuisine. Les jeunes sont sur leurs écrans, les écouteurs plantés dans les oreilles.
Tout à coup, Fourchette a une inspiration. Elle en parle, tout bas, à Couteau qui valide.
« Écoute- moi, Four. Et surtout ne te fâche… Il faut absolument éviter aux jeunes occupants de manger ce qui est en train de cuire. C’est bientôt la rentrée dans leurs écoles. Il ne faut pas qu’ils loupent cette étape. Alors voilà ce qu’on te propose, Couteau et moi.
— J’écoute, dit d’un air grognon Four
— Tu pourrais te mettre en mode “Grill”. Le plat va cramer, mais pour toi, ton honneur sera sauf. Tout le monde croira à une fausse manipulation de Gabriel. »
Un long et profond silence s’étale dans la cuisine. Couteau et Fourchette sont anxieux de la réponse de Four. Ils n’osent argumenter plus, de peur de l’indisposer.
Tout à coup on entend, fort et nettement, « Clac, Clac » et l’on voit le gros bouton de bakélite tourner sur lui-même pour se positionner sur “Grill”.
« Bravo Four, merci beaucoup ! lance les deux couverts.
— Je me suis dit que, pour notre premier échange, il fallait que je fasse un effort. Et puis les petits jeunes me sont sympathiques. Et Gabriel, la prochaine fois qu’il mettra quelque chose à rôtir, fera très attention ! Et maintenant, ça va sentir le brulé, bouchez-vous le nez, si vous en avez un !
Alertés par l’odeur de brulé, Gabriel et Léa sont catastrophés devant leur four ouvert à la hâte. Avec de grandes précautions, ils sortent un plat brûlant contenant des reliefs charbonneux et encore fumants.
« C’est ma faute, se lamente Gabriel. Regarde, je l’ai mis en position “Grill”. J’ignore comment j’ai pu faire une telle connerie. »
Léa ouvre en grand les deux seules fenêtres de l’appartement ainsi que la porte d’entrée menant au couloir. Tant pis pour les voisins.
Sur le palier, s’apprêtant à sonner, elle découvre Jean-Jacques qui, comme prévu, apporte le dessert. Cuisinier, il vient de terminer son service. L’odeur âcre du brulé le saisit. Il place son poing fermé devant sa bouche pour imiter un micro. « Bonsoir, chers auditeurs. Nous sommes sur le champ de bataille, les chevaliers ont chargé, mais ils viennent de recevoir une pluie de flèches enflammées. C’est un désastre ! »
Gabriel explique à Jean-Jacques son manque d’attention pour la sélection du mode de cuisson : « Pourtant je suis sûr que… »
Le cuisiner prend Fourchette et soulève l’épaisse croute calcinée. Il est accroché par un détail. Il dégage une plus grande surface et fait remonter à hauteur de ses yeux un reste de champignon calciné.
Il est manifestement intrigué.
« Qui t’a procuré ces champignons ? demande Jean-Jacques.
— Mon père hier, quand nous sommes allés dîner chez eux, ma mère et lui. Il s’y connait, cela fait des années qu’il va aux champignons. Nous n’avons jamais eu de problème.
— On dit qu’il a un début à tout, même au pire. Ses champignons sont toxiques. En tournant le bouton vers un mode de cuisson inadapté, ton inattention t’a sauvé de bien des problèmes. »
Le jeune couple est sous le choc.
Le cuisinier reprend : « Je vois une explication, la vue de ton père baisse sérieusement et une prochaine visite chez l’ophtalmo est vitale ou…
— Ou… ? invite Gabriel.
— Ou ton père a voulu vous tuer ! »
Après un moment de stupéfaction, les trois compères éclatent de rire !
« Mission accomplie, déclare Couteau. Bravo Fourchette tu as eu la bonne intuition. Et merci à toi Four, tu as assuré !
— J’ai retrouvé les résistances de mes vingt ans !
— Avec ce jeune couple, je pense qu’on ne va pas s’ennuyer, souffle Fourchette, à la fois inquiète et amusée ».