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Le globe terrestre

Extrait de "Le Bon Esprit des Objets"

Illustration de l'histoire Le globe terrestre

Nous sommes fin octobre et Nathan est heureux. Après son bac obtenu “mention très bien” avec un an d’avance, il a passé d’excellentes vacances dans la maison familiale près de Seignosse. Un seul regret, les filles : c’est vrai qu’il n’a pas l’air “badboy” tant apprécié, il est plutôt du style “premier de la classe” ! Il a lu plusieurs fois que l’adolescence et surtout sa fin était une période difficile à vivre. « Alors, courbons le dos et attendons que ça passe » s’était-il dit, plusieurs fois, durant l’été…

C’est vrai que par beaucoup, il est considéré surdoué… mais, avaient souligné ses parents : « Attention ! Pas de vanité ni de prétention. C’est à nous que revient le mérite… enfin surtout à ta mère qui a fait tout le travail.

— Toi, tu n’as fait qu’allumer la mèche ! ajoute-t-elle en riant »

 

Il est maintenant étudiant à l’école de géographie qu’il a toujours voulu intégrer. Pendant les périodes scolaires, il loge dans une vaste demeure bourgeoise, à dix minutes à pied de ses cours, chez son grand-père, ancien chirurgien ophtalmologiste.

Il a pris possession de l’ancien bureau de son grand-père qui ne l’utilise plus. « J’espère que tu pourras brancher tous tes bidules électroniques ! » lui avait-il lancé, un peu goguenard.

En effet, dans cette vieille bâtisse, cela n’avait pas été simple.

Dans le bureau, rempli de livres, se trouvait un objet qui l’avait fasciné dès son enfance, lors des visites à son grand-père : un globe terrestre ! Non pas un petit éclairé, sur trépied, qu’on pose au coin du bureau pour décorer… Pas plus qu’un globe style vintage”, meuble sur trois pieds cachant un bar à cocktails à l’intérieur…

C’était un authentique, vieux et volumineux globe terrestre, réalisé vers 1795. Quatre pieds ouvragés et un cerclage de bois gravé entourent une sphère de près d’un mètre de diamètre. À l’image de la Terre, elle est inclinée à 23° et tourne sur elle-même. Un ingénieux système permet de la renverser pour examiner l’hémisphère sud.

Cet inestimable globe terrestre aurait appartenu à René Caillié*.

C’est, sans doute, le déclencheur de sa vocation. Un jour, son grand-père, le voyant tourner autour avec un air émerveillé, lui avait dit : « Il est beau mais il est, en partie, faux ! Lors de sa réalisation, vers 1795, tout n’avait pas été découvert. Les côtes des continents sont souvent approximatives, quant aux frontières entre pays, elles ont beaucoup évolué depuis… Il y a même de pures inventions… à l’époque, il n’y avait personne pour contredire le concepteur ! Tu vois, si c’est ta voie, le travail ne manque pas ! »

 

Aujourd’hui, Nathan est perplexe. Vient de sortir en kiosque une revue consacrée à la géographie moderne. Elle pose, tous les mois, une énigme à ses lecteurs. Souvent, il connait la réponse et la transmet sur le site web de la revue. Il fait partie des dizaines de clients qui trouvent la solution et remportent l’honneur d’avoir leurs noms imprimés, en petit, dans le numéro suivant.

Mais là, il est dans le brouillard. Bien sûr, il y a un jeu de mots dans les termes de la question, mais pour l’instant il ne va pas plus loin.

Avec une question floue, il a bien tenté de sonder son professeur, mais il a été rapidement démasqué : « Dites-moi, Nathan, avez-vous l’intention de m’interroger sur l’énigme posée dans une revue de géographie ?

— Euh… c’est-à-dire… c’est exact, confirme-t-il, penaud.

— Vous tombez mal, jeune homme, rétorque le professeur en jouant la rigueur. Moi, je suis abonné à cette revue, et je la reçois peu de temps avant la mise en vente. Et je résous souvent l’énigme…

— Mais je n’ai jamais vu votre nom parmi les gagnants !

— En tant que professeur, je me considère comme hors-jeu ! Je suis fier de vous voir souvent dans la liste… mais c’est écrit si petit ! dit-il en souriant.

— Et là… avez-vous la solution ?

— Pas encore, je n’ai qu’une piste, il faut que j’y travaille... Je vous souhaite bon courage », dit le professeur en s’éloignant.

 

Dans les jours suivants, Nathan travaille ses cours, effectue quelques menus travaux dans la vieille demeure, rend de petits services à son grand-père… et réfléchit souvent à l’énigme.

Il arrive que le soir, avant d’aller se coucher, il se pose devant le globe, parcourt du doigt les côtes, les lacs, les montagnes, les déserts, traverse les océans, s’égare sur les pôles. Mais rien, vraiment rien ne vient. Et la date limite de l’envoi des réponses approche.

 

Un soir, Nathan est encore une fois devant le planisphère. Il se répète l’énigme à haute voix en détachant chaque mot. Il a consulté toutes les encyclopédies conservées dans la bibliothèque du grand-père et celles mises à disposition des élèves par son école. Mais rien de rien ne lui vient ! Plus que trois jours…

Le lendemain, il cogite encore et dans son bureau, tel un comédien qui apprend son texte, il se répète à haute voix l’énigme, en soupesant bien tous les mots. Dans le bureau, il marche de long en large, tourne sans s’en rendre compte autour du globe, s’immobilise un instant pour réfléchir à une hypothèse… et puis reprend sa marche et sa déclamation.

 

Perdu dans ses intenses réflexions, il n’a pas vu quelque chose d’étonnant se produire sur le planisphère. Un point lumineux rouge se manifeste et commence à se déplacer vers l’Ouest. Quand il s’en aperçoit, il voit, derrière le point lumineux, une traînée identique à celle d’une comète d’une dizaine de centimètres de longueur.

Nathan a un esprit cartésien. Tout de suite, il vérifie tout autour de la pièce si on ne lui joue pas un tour. Il se met à plat ventre sur le sol pour vérifier s’il n’y a pas un branchement quelconque, mais non, il n’y a rien. Il monte à l’étage voir son grand-père, il est endormi dans son fauteuil devant un concert classique.

Il s’oblige à descendre lentement l’escalier en analysant la situation.

Le revoilà devant le globe terrestre. La traînée rougeâtre s’est allongée de quelques centimètres, mais le point lumineux semble s’être arrêté.

Il se penche pour scruter le lieu. C’est au milieu de nulle part dans la partie Est de l’Iran. Fébrile, il consulte des cartes modernes et rien n’est signalé à cet endroit.

Tout à coup, un nouveau point lumineux commence lentement une descente Nord-Sud vers le point d’arrêt de la précédente trainée.

Encore une fois, Nathan regarde vivement autour de lui, rien n’a changé dans le bureau. Il est complétement déconcerté par la situation. Il se rend à la cuisine pour se servir un verre de vin, celui du diner qui est excellent.

 

La trainée Nord-Sud progresse toujours dans la même direction.

Mais une autre trainée apparait à l’Est et progresse à l’horizontal.

Il vérifie sur internet la zone, mais rien ! Le désert, semble-t-il.

« Mais pourquoi on me désigne cette zone ? » se demande Nathan.

« Et qui ? Pourquoi ? Est-ce à propos de l’énigme ? »

Et puis, comme un éclair, ça lui revient : son grand-père lui avait précisé, lorsqu’il était très jeune, que ce globe était, certes splendide, mais il était très approximatif. Les connaissances géographiques étaient, en 1795, loin de la précision actuelle !

Il faut faire une translation. Quel endroit pointeraient les trainées lumineuses sur un globe ou un planisphère actuels. Nathan se met au travail, il n’en dort pas et définit l’endroit qu’il cherche depuis presque un mois. Et le nom de cette ville, aujourd’hui disparue, répond à l’autre partie de l’énigme. Vite il donne sa réponse sur le site de la revue.

 

 

Un mois plus tard, la revue publie son numéro suivant et là, surprise ! Nathan est le seul à avoir trouvé une solution à cette énigme. Son nom est imprimé en plus gros que dans les numéros précédents. De plus, il est invité à se faire connaître, l’éditeur lui offre les 12 prochains numéros.

 

Fier, il reprend les cours. Son professeur l’interpelle et le félicite.

« Vous avez trouvé, vous aussi ? demande-t-il, un brin arrogant

— Non, je l’avoue. C’est pour cela que mes félicitations sont des plus sincères. Il marque un silence assez long, Nathan sent qu’il veut ajouter quelque chose.

— Vous habitez chez votre grand-père, je crois ? Nathan confirme d’un hochement de tête.

— Il y a déjà pas mal de temps, nous étions amis. Nous nous sommes fâchés pour un sujet des plus important… une femme bien sûr ! Maintenant c’est hors sujet… Passez-lui mon amitié. »

Après une profonde réflexion, il ajoute, un brin malicieux : « J’aurai eu grand plaisir à résoudre avec lui cette énigme… autour du globe terrestre, bien sûr !»

 

 

* René Caillié – 1799-1838. C’est le premier européen à avoir atteint Tombouctou et en être revenu vivant !