Hippolyte de Saint Pantuel est un antiquaire de renommée mondiale, grand spécialiste des horloges du XVIIe et XVIIIe européennes. Il achète et vend sur les marchés de haut niveau. Il est également appelé pour des expertises très rémunératrices. Son avis vaut bonne fortune ou déshonneur. Son appartement abrite sa belle collection : des cartels, des garnitures de cheminée, des pendules bornes, des pendulettes de bureau ou de voyage, des pendules à complication… Lui-même ne se sépare jamais de sa montre de poche, surtout ne pas dire montre à gousset, malheureux, ça fait tellement XIXe !
Ce soir il a invité à dîner quelques confrères antiquaires pour parler de tout, mais surtout d’affaires. Ce sont des spécialistes dans leurs domaines et souvent ils entendent parler d’une marchandise, hors de leurs compétences, mais susceptible d’intéresser leur hôte.
Comme d’habitude le repas est excellent et les vins offerts de vraies merveilles. Servi par un maître d’hôtel en veste blanche et desservie par Fatou, femme de ménage de l’antiquaire le jour et serveuse le soir quand il y a un dîner. Et ça arrive une fois par semaine, cela permet d’entretenir les bonnes relations quand on est à la recherche d’objets rares…
Ce soir, le dîner s’étire, les sujets ne manquent pas : les foires de Bruxelles et Lausanne, la vente de prestige à Paris d’une grande collection et l’exposition exceptionnelle à Copenhague.
Fatou, voyant l’heure tourner, profite du moment où elle retire l’assiette de son patron pour lui souffler :
« Monsieur, je peux y aller, il se fait tard ?
— Encore un peu, voyons ! Nous n’en sommes pas encore au dessert.
— Mais c’est que je vais louper mon train, supplie Fatou
— C’est non ! Allez, ouste, en cuisine ! glisse son patron tout bas, très énervé. Il ne veut pas trop attirer l’attention de ses convives.
Mais le mal est fait. Aussitôt la serveuse disparue, les commentaires fusent :
« Vous avez embauché une noire ! Vous savez que ses gens-là ne sont pas fiables !
— Souvent tire-au-flanc, j’ai remarqué !
— Et puis pleurnichard ! Regardez, dit-il en désignant l’incroyable pendule trônant sur la cheminée. Il n’est même pas minuit !
— Moi, je serai vous, je me méfierai… »
L’incident clos, le dîner continue, les tuyaux s’échangent et l’argent flotte au-dessus des convives.
Enfin arrivent les liqueurs et certains sont déjà ivres. On se lève de table avec prudence. On récupère les portables et montres connectées avant de reprendre son vestiaire.
Cette procédure de laisser à l’entrée les smartphones et les objets connectés, le maître de maison l’a lue dans une revue people lors d’une correspondance dans un aéroport. Un couple de stars a institué cette règle pour éviter de se faire espionner, même par leurs propres amis.
L’antiquaire a trouvé l’idée excellente et l’a adoptée. Il a, en même temps, contrarié bon nombre de ses relations…
Fatou court vers la gare, la journée a été longue, elle est fatiguée. Il est très tard et les trains n’attendent pas les Fatou. Elle s’arrête, essoufflée et désespérée. Son train est parti depuis un moment déjà. Elle pense à sa fille qui doit l’attendre, elle l’appellera tout à l’heure. Que va-t-elle faire maintenant ? Où dormir ?
Elle décide de retourner chez son patron l’antiquaire. Il a bien un lit quelque part, pas une chambre d’amis, il ne faut pas rêver, mais sous les combles…
Elle passe la porte d’entrée de l’immeuble grâce à son pass. Elle monte à l’étage et sonne. Elle a les clés, bien sûr, mais sur le moment, elle n’ose pas s’en servir. Rien ne se passe. Elle insiste, tambourine et enfin de la lumière filtre sous la porte.
« Oui, qui c’est ?
— C’est Fatou, j’ai loupé mon train. »
Les différents verrous sont débloqués et enfin la porte s’ouvre. Son patron apparaît dans une robe de chambre en soie somptueuse.
« Fatou, mais qu’est-ce que vous faites là ?
— J’ai loupé mon train, je peux dormir ici ?
— Mais…vous n’y pensez pas !
— Je ne sais pas où aller et j’ai pensé que…
— Il n’en est pas question, tranche fermement son patron. Si ça se savait, vous vous rendez compte !
— Et comment je peux faire ? implore Fatou »
L’antiquaire disparait un moment puis revient avec son portefeuille.
Il tend cinq modestes billets.
« Tenez, prenez. Il y a des hôtels plus haut sur la place, prenez une chambre. Eh… ce sera retenu sur vos gages !
— Mais ce sont des hôtels de…
— Ho oui… mais bon vous… vous ne risquez rien ! Allez bonsoir, dit-il en fuyant derrière sa porte qu’il referme avec vigueur. Des pas s’éloignent et la lumière sous la porte s’éteint.
Fatou est désemparée. Elle s’effondre sur le paillasson de son maudit patron. Elle se reprend pour appeler sa fille. Elle la rassure en lui racontant une fable. Finalement, elle se recroqueville sur le paillasson. Elle passera la nuit ici, derrière la porte de son lieu de travail.
« Non, mais vous avez vu ça les filles ! Fatou dort derrière la porte !
— C’est une honte absolue !
— Quelle indignité ! Et ça se prétend “humain” ?
— Il y a longtemps qu’il n’en a plus que l’enveloppe…
— C’est à pleurer, se joint aux horloges un cartel.
— Ça mérite une bonne leçon, dit une pendule à complication. Laissez-moi réfléchir. On en reparle demain, ça n’en restera pas là je vous l’assure !
— Là il faut quelque chose de fort !
— Absolument ! confirment en chœur presque tous les cadrans.
Évidemment, Fatou n’a que très peu dormi. Sur son paillasson, elle est transie de froid. Depuis un bon moment, elle attendait l’aube pour descendre et chercher un café ouvert. Elle rêve d’un bon chocolat chaud et avec l’argent que lui a “avancé” son patron elle s’offrira un croissant. Elle n’a pas diné hier soir, elle n’a vu que passer les plats et assiettes sales.
Toute ankylosée, elle a du mal à se mettre debout. Elle s’étire dans tous les sens, récupère son sac qui lui a servi d’oreiller et descend avec prudence les escaliers. Elle a l’impression que tous ses muscles rechignent à se mettre en marche après la nuit qu’ils viennent de subir.
Enfin arrivée sur le trottoir, il lui semble qu’elle peut marcher à peu près normalement.
Elle descend vers le grand carrefour à cinq minutes. Il y a de nombreux cafés et restaurants tout autour. Arrivée sur place, elle voit un établissement éclairé et, en s’approchant, un énorme percolateur, sauveur du froid intérieur qui la torture.
Au bar, elle commande au serveur avant de s’asseoir. Il est noir et, peu après, lui adresse un grand sourire en apportant son grand chocolat chaud et des croissants. « Et voilà pour la p’tite dame qui a l’air d’avoir bien froid !
— Merci beaucoup ! »
Elle entoure aussitôt sa tasse de ses mains. Impatiente, elle goute mais c’est encore trop chaud.
« Alors, tu as trouvé quelque chose demande un cartel, à l’horloge à complication.
— Oui je crois. Écoutez-moi tous très attentivement… »
Elle attend un moment que tous les esprits se mettent en branle.
« C’est bon, pour tout le monde ?
— On t’écoute, répond la plus ancienne, semblant parler pour tout le monde.
— Alors voilà : on va atténuer l’affront fait à Fatou…
— Allitération ! glisse une pendulette de voyage.
— Chut ! lance tout le monde
— … et donner une bonne leçon de vie à notre déshonorant propriétaire, annonce l’horloge à complication.
— Programme ambitieux ! dit un cartel
— Si ça peut marcher, il faut essayer, dit une horloge de cheminée.
— Vas-y, explique encourage une autre.
— Alors voilà, on va… »
Hippolyte de Saint Pantuel n’a pas bien dormi, l’histoire avec Fatou l’a perturbée. Non pas qu’il regrette de lui avoir refusé un couchage, « et puis quoi encore », pense-t ’il, mais sa limite de temps pour les futures soirées l’inquiète. Va-t-il devoir changer de femme de ménage ?
« D’ailleurs que fait-elle ? » maugrée t’il en consultant sa montre de poche.
Fatou s’est enfin réchauffée après son deuxième chocolat chaud. Elle a aussi dévoré deux croissants sous le regard bienveillant du serveur.
« Ça va mieux lui lance-t-il ?
— Oh oui !
— Voulez-vous un petit café pour bien réveiller la machine, lui lance- t-il. Offert pas la maison.
— Oh, je suis déjà en retard… mais tant pis, allons-y. Merci ! »
Son café dégusté à toutes petites gorgées, elle paie, remercie chaleureusement le serveur et s’engage sur l’avenue qui remonte vers son lieu de travail.
À peine rentrée, elle se fait houspiller par son patron. Son attitude d’hier soir est intolérable… Fatou, tout en faisant mine de porter attention aux vociférations de son patron, se change pour revêtir la parfaite tenue de soubrette. Selon les ordres reçus, armée de son plumeau, elle se dirige vers la cheminée. Elle doit commencer sa journée par un époussetage de toutes les pendules de l’appartement.
Elle remarque l’heure indiquée par l’horloge et quand l’antiquaire l’attaque sur son retard inacceptable, elle rétorque en montrant le cadran :
« Et bien quoi ? Qu’est-ce que vous me chantez là ! Je suis à l’heure ! ». Son patron voit l’heure indiquée sur la pendule : neuf heures pile ! Avec un geste d’humeur, il sort sa montre de poche : elle indique la même heure. Il se précipite dans le petit salon et voit aussi le cartel afficher neuf heures pile. Pourtant il en était sûr, il a vu neuf heures passées d’un quart tout à l’heure…
En guise d’excuses, il adresse un tout petit signe de tête en direction de Fatou et il s’enferme dans son bureau.
Les jours suivants, Fatou arrive toujours à neuf heures, quels que soient les aléas des transports. Et le temps passe vite… Pour aller prendre un sandwich, elle s’arrête à midi. Mais quand, sur le trottoir de l’avenue, elle sort sa montre mécanique bon marché que sa fille lui a offerte, il est onze heures ! Elle prend le temps de flâner devant les boutiques pour rejoindre le café dont le chocolat est si bon et le serveur bien sympathique…
Un dîner est prévu pour le surlendemain. Son patron l’a prévenue :
« Prenez vos dispositions, mais pas d’histoire comme la dernière fois ! » Sans proposer de solution, bien sûr.
À l’heure du déjeuner, elle en parle au serveur qui lui, bien sûr, a une solution !
Le soir venu, les invités sont priés, par le maître de maison, de déposer leurs objets connectés dans des casiers séparés. « Ainsi, la conversation est plus libre », justifie-t-il.
Lorsque tous les invités sont là, des coupes de champagne sont servies avant que le repas ne commence. Les propos, d’abord policés deviennent vifs. Quand il est question de grosses affaires, il en est rarement autrement ! Le maître de maison essaie de canaliser les ardeurs. Il lit l’heure à l’horloge de la cheminée, il la vérifie discrètement sur sa montre de poche : le temps passe vite…
Ils n’ont pas encore abordé un sujet qu’il veut mettre sur la table. Il profite des commentaires sur la volaille qu’on présente avant la découpe pour lancer le sujet du soir : la grande vente à Londres. De la très belle marchandise sera proposée aux enchères. Il ne s’agirait pas de se marcher sur les pieds. Chacun indique le lot qu’il convoite et certains font le même choix. Il faut départager. Ça discute ferme ! Voici les fromages, il est déjà onze heures. Ce repas traîne, se dit-il.
Il est bientôt minuit quand les desserts sont servis. Il presse tout le monde à arrêter une décision commune quant à la vente de Londres. Deux entêtés ne veulent pas se mettre d’accord : diplomatie, invective, intimidation, rien n’y fait. Et l’heure tourne, autant sur la cheminée que dans sa poche. Bientôt une heure.
N'en pouvant plus, il se lève, fait carillonner son verre et déclare que la soirée est close. Il demande aux invités de quitter la table, de reprendre leurs portables et de partir. Il doit se lever tôt pour une expertise importante à Barcelone. Son avion est à 6h45. Les invités, surpris, se lèvent et partent en saluant à peine leur hôte. Une fois sur le boulevard, ils constatent, en rallumant leurs téléphones qu’il est à peine onze heures.
Pour parler de l’incident, ils décident de finir la soirée dans un bar à cocktails réputé. Sur son portable, l’un d’eux cherche un vol pour Barcelone demain matin : le premier est à 10h30 !
L’alcool aidant, ils échafaudent de fumeuses théories. Déjà les traits d’esprit fusent et sont relayés sur les réseaux. Des répliques sont prétextes à éclat de rire. Bientôt Hippolyte de Saint Pantuel est la risée de tout ce que compte Paris d’antiquaires, collectionneurs et journalistes spécialisés.
Son service terminé, Fatou a tout le temps de rentrer chez elle retrouver sa fille. Elle a accepté une invitation à dîner du serveur pour demain soir…
Le lendemain matin, l’antiquaire est de mauvaise humeur. La nuit lui est apparue comme fort longue… Il ne connaît pas encore le désastre qui va bientôt s’abattre sur lui.
Les horloges et cartels sont ravis, enfin un peu d’aventure après plus de trois cents ans, pour certains.