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Les lunettes

Extrait de "Le Bon Esprit des Objets"

Illustration de l'histoire Les lunettes

Jean-Pierre est architecte et il discute d’un projet avec son collègue, Nicolas. Celui-ci revient d’une visite de chantier et rend compte d’un problème d’interprétation des plans auprès des ouvriers et des maîtres d’œuvre.

Tous deux consultent les plans sur l’écran. Ils agrandissent, font glisser et centrent les éléments concernés. Ils constatent qu’il y a source de confusion. Nicolas grimace et plisse les yeux.

« Attends, que je mette mes lunettes, dit-il en fouillant dans la poche de poitrine de sa veste. Il ajoute : je ne peux plus m’en passer, un cadeau de la cinquantaine !

— Pas besoin d’arriver jusque-là, répond Jean-Pierre en sortant les siennes.

— Tiens, ce sont les mêmes !

— Ah oui. Je les ai achetées chez l’opticien du coin de la rue.

— Idem, avec nos horaires de dingues, c’est bien pratique. »

Après une bonne heure de travail, une décision est prise. Un nouveau plan sera généré.

« Ouf, c’est réglé. Tu penses pouvoir livrer quand ? demande Nicolas tout en pinçant le nez au niveau des yeux après avoir retiré ses lunettes.

—Demain soir, ça devrait être bon répond Jean-Pierre.

— Ah parfait, je retourne sur le chantier au début de semaine prochaine. J’irai leur présenter les modifs. Il regarde sa montre. Et si on allait manger un morceau, il est bientôt midi, ça te dit ?

— C’est parti, dit Jean-Pierre, en enfilant sa veste et glissant ses lunettes dans une des poches. »

 

Au restaurant, ce n’est pas encore le rush. Ils sont installés rapidement à une table. Ils s’emparent des cartes qu’on leur tend et, ensemble, sortent leurs lunettes pour pouvoir choisir.

La commande est rapidement passée, ce sont des habitués.

Ils posent leurs lunettes près de leurs assiettes, pour l’instant vides, et entament la conversation. Le repas se déroule entre conversations professionnelles et commentaires sur l’actualité sportive.

Les desserts avalés, le garçon propose les cafés, offerts par la maison.

« On peut avoir l’addition, demande Jean-Pierre

— Je vous recommande de vous adresser directement à la caissière, au bout du bar. C’est la patronne.

— J’y vais. »

Il se lève, sort son portefeuille de la poche de sa veste et laisse sur la table ses lunettes. Nicolas, quant à lui, va aux toilettes se laver les mains, sans ses lunettes.

Le serveur profite de l’absence des convives pour débarrasser la table. Assiettes, couverts, verres, moutardier et autres accessoires disparaissent rapidement.

Pour pouvoir enlever la nappe en papier, il dépose délicatement les lunettes sur la table voisine.

Pendant que le serveur va chercher les cafés commandés au barman, les lunettes s’activent. Elles se rapprochent et emmêlent leurs branches du mieux qu’elles peuvent.

« Tu crois que ça va marcher ? Ras le bol des éternels plans d’architecture, dit l’une. Quand tu penses que son fils joue encore cet après-midi et qu’il va rater ça ! Je l’ai souvent entendu, le violoncelle joué par son fils, c’est un régal ! La musicalité, la profondeur et l’authenticité, c’est top !

— On a une chance sur deux, répond l’autre. Peut-être qu’avec d’autres yeux, on va le faire mieux entendre ! »

 

Le serveur pose les cafés sur la table vide et nettoyée, les lunettes sont désemmêlées puis remises en place, au hasard… Elles paraissent identiques…

Les deux collègues se séparent à la sortie du restaurant.

« Je vais voir un autre chantier, dit Nicolas

— Je me mets tout de suite au travail, pour les modifs qu’on a définies. Salut.

— Salut et bon courage ! »

Jean-Pierre s’installe à son bureau, chausse ses lunettes pour commencer à travailler. Mais pour examiner le plan, il sent une gêne visuelle. Il cligne des yeux, regarde par-dessus les verres et se remet au travail. Le problème est toujours là. Il pose ses lunettes et va à la machine à café. Il discute de tout et de rien avec quelques collègues qui reviennent de déjeuner.

De retour à son bureau, il rechausse ses lunettes et commence à travailler. Mais très vite le malaise revient, doublé d’un inconfort qui évolue en mal de tête.

Il pose ses lunettes et se masse les yeux entre pouce et index.

« Qu’est-ce qui m’arrive ? s’interroge-t-il »

Il insiste et se remet au travail, mais le problème s’aggrave.

Il décide de se rendre chez l’opticien du coin de la rue d’en bas.

« Rappelez-moi votre nom, demande celui-ci.

— Leterrier

— Ah oui, c’est ça, fait le commerçant qui, manifestement, ne se rappelait pas tout ! »

Il sort la fiche d’un casier en bois, la lit. Il place les lunettes dans un appareil et examine les verres. Il relit attentivement la fiche.

« Vous vous appelez bien Leterrier Jean-Pierre ?

— Oui, c’est ça. Pourquoi, il y a un problème ?

— Exact ! Et même un gros problème… Ce ne sont pas les lunettes que je vous ai vendues ! »

Dans un premier temps, Jean-Pierre est stupéfait et reste un moment interdit. Puis il se ressaisit, il vient de comprendre la méprise et explique à l’opticien l’imbroglio avec son collègue et leurs lunettes identiques.

« D’ailleurs, il les a achetées aussi ici

— Comment s’appelle votre collègue ? demande l’opticien suspicieux

— Dutour Nicolas

— Un instant, je cherche la fiche. Il la trouve et la lit attentivement. Son visage s’éclaire. Ah bah oui, ça colle. Ce sont bien les lunettes de votre collègue et vos maux de tête ne m’étonnent pas ! »

Les lunettes, toujours entre les mains de l’opticien, lancent un « Yes ! Ça a marché ! » Mais personne n'a entendu, car c’était lancé en langage “lunettes” que seules d’autres lunettes comprennent !

Le commerçant remet la monture à Jean-Pierre.

« En tous les cas, échangez vite vos verres. Les vôtres ne vont pas être d’une grande utilité à votre collègue ! »

Il prend congé de l’opticien en s’excusant du dérangement.

Inutile d’appeler Nicolas. Sa réunion de chantier a dû commencer.

Il ne peut pas travailler, il décide de rentrer chez lui et se dirige vers la station de métro habituelle près de son bureau. Dans les couloirs, il entend des musiciens qui massacrent joyeusement Vivaldi…

Son fils ! Il a peut-être le temps d’assister à la fin du concert. Il l’avait prévenu qu’il ne pourrait pas y assister, mais là, empêché comme il est de travailler…

Il consulte un plan mural. Il doit prendre une autre direction. Il n’a que trois stations, ça devrait aller. Par chance, il n’a pas à attendre longtemps la première rame.

Remonté sur le boulevard, il prend le temps de s’orienter puis reconnait le carrefour. Il marche vite, tourne dans la petite rue à droite.

Ça y est, il est arrivé devant une petite salle polyvalente de quartier.

« Vous avez de la chance, c’est presque complet et ça a commencé depuis peu, lui lance l’employé. C’est 5 euros. »

Il n’a pas d’argent liquide sur lui.

« Écoutez, je n’ai pas d’argent sur moi, plaide-t-il. Je vous en prie : mon fils est musicien et il joue en ce moment.

— Comment s’appelle-t-il ?

— Robin Leterrier

— De quel instrument joue-t-il ?

— Violoncelle. C’est le soliste pour le concerto de Schumann.

— C’est bon, allez-y, dit le préposé après avoir consulté une liste. »

Le concert est un succès. Certes, la majorité du public est constituée de parents d’élèves du conservatoire…

 

Au sortir de la salle, Jean-Pierre demande à son fils : « Peux-tu me prêter 5 euros ? ».