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Ombrelle et Parapluie

Extrait de "Le Bon Esprit des Objets"

Illustration de l'histoire Ombrelle et Parapluie

 

Je suis Parapluie. C’est mon nom et ma fonction. Je vis, la plupart du temps, en Angleterre où je suis très actif. Mais là, je vous écris d’Agadir, où je ne sers à rien !

Je vous entends déjà penser : « Un parapluie, au Maroc, mais que fait-il là-bas ? »

Et je vous réponds, « C’est l’amour qui m’a fait arriver ici !»

Ne bougez pas, je vous raconte…

 

À l’année, je suis, le plus souvent, dans le vestibule de la grande demeure de la Comtesse, ma propriétaire. Le reste du temps, je suis au-dessus de sa tête à officier du mieux que je peux pour la protéger de l’averse, pluie fine ou crachin. Je suis très large, très recourbé, presque une demi-sphère. Je crois que la Comtesse m’aime bien. Elle m’amène avec elle, même s’il y a un très faible risque de pluie. Je fais alors office de canne, même si elle n’en a pas vraiment besoin.

 

Je partage le grand porte-parapluies avec mes collègues, qui appartiennent au majordome, à la cuisinière et aux deux femmes de chambre. Seuls, le majordome et la cuisinière vivent dans la maison. Donc, la plupart du temps nous sommes trois parapluies dans le… porte-parapluie.

Mais il y a aussi Ombrelle ! Ah ! Ombrelle, sa toile fine et blanche, ses baleines délicates, sa courbure nerveuse, sa dragonne doublée de velours, son élégant pommeau incrusté de nacre et son nez fin et pointu ! Dès qu’elle est arrivée, j’en suis tombé amoureux !

Nous passons de longues heures et toutes les nuits ensemble. Nous conversons beaucoup et, avec le temps, je crois qu’Ombrelle en pince un peu pour moi. Quand elle revient de promenade avec la comtesse, elle vient toujours se blottir contre moi, son robuste parapluie préféré. J’aime les senteurs qu’elle diffuse, parfums de fleurs que je ne connaîtrais jamais.

 

Nous sommes en automne, c’est une période que je crains par-dessus tout. La Comtesse va embarquer pour une longue croisière autour “de pays imbéciles où jamais il ne pleut” comme dirait l’autre*. Et moi, je vais rester là, seul, car le majordome et la cuisinière partent dans leur famille. Et, bien sûr, sans oublier leur parapluie… nous sommes en Angleterre !

 

J’en ai parlé à Ombrelle, et elle m’a dit qu’elle ne voit pas très bien ce que je pourrais faire sur le bateau et lors des longues escales. Elle a précisé :

« Vu l’ensoleillement, je suis toujours de sortie !

— J’aimerais connaître ça…

— Mon pauvre parapluie, tu souffrirais… Ta toile épaisse et sombre. Et, en plus, tu ne sortirais jamais.

— Peut-être, mais je serais avec toi ! 

— Ça, c’est gentil, je suis touchée »

 

Quelques jours plus tard, les préparatifs s’organisent. La grande malle-cabine est descendue du grenier et déposée dans le vestibule. Elle est, petit à petit, remplie des vêtements, accessoires et objets nécessaires au long voyage.

Un soir, Ombrelle y est accrochée parmi les chapeaux et les foulards.

Pour moi, Parapluie, le cauchemar commence.

Un soir, je tente de persuader les deux autres parapluies de m’aider. Ce n’est pas simple. Pendant leur séjour bien au chaud dans la famille de leur propriétaire, ils aimeraient bien m'imaginer, me morfondant seul, pendant toute la mauvaise saison anglaise… et elle peut être longue ! De mon intimité avec Ombrelle, ils sont jaloux !

Je dois rappeler, à l’un d’eux, un service que je lui ai rendu, il y a quelque temps. Lorsque je lui ai prêté une baleine, le temps qu’une des siennes soit réparée. Sinon il partait au rebut et il ne serait plus ici.

« C’est ok, on va t’aider » laissa-t-il simplement tomber. 

Par une force mystérieuse, ils me poussent hors du porte-parapluie, et je me retrouve affalé de tout mon long sur le carrelage humide et froid.

Je commence une très, très, très lente reptation. Mais grande est la distance qui me sépare de la malle-cabine. Qu’importe, je m’entête, monopolisant tous mes faibles moyens. Le jour va bientôt se lever et c’est le jour du départ !

 

Je suis désespéré. Il me reste encore beaucoup de chemin et le jour est maintenant complètement levé. Déjà, on entend des va-et-vient dans la maison. Les femmes de chambre ne vont pas tarder à arriver.

 

C’est alors qu’un prodige s’est produit. Dans un remue-ménage dans la malle-cabine, j’ai vu Ombrelle se laisser tomber près de moi. J’ai attrapé son si joli pommeau et nous remontons, ensemble, nous cacher derrière les vêtements suspendus.

 

Juste avant de refermer la malle-cabine, une frayeur me saisit. Le majordome fait un dernier inventaire. Il s’étonne de me voir. Il me saisit et s’apprête me reposer dans le porte-parapluie du vestibule. Mais, pris d’un doute, il me réinstalle près de mon amoureuse. « Après tout, se dit-il, il n’est pas venu tout seul. »

 

Et voilà, je me retrouve au Maroc, totalement inutile, mais en présence d’Ombrelle…

 

 

 

* Georges Brassens, bien sûr.