C’est le court intermède avant le dernier mouvement. Le public est connaisseur : jamais d’applaudissements entre les mouvements. Daniel est assez content, il a l’impression d’avoir bien joué. Pourtant cette sonate, il la trouve difficile ! Il se concentre, fait défiler la partition dans sa tête. Il y a encore quelques passages héroïques, mais il les maîtrise bien. Il se lance…
Le dernier accord est submergé par les applaudissements. C’est un triomphe ! Il a beau y être habitué, l’émotion le gagne toujours. Il rejoint les coulisses pour attendre un petit moment avant de revenir pour le rappel. Toujours le même jeu de scène des concerts, c’est la loi du genre. Il s’éponge le visage, quelle chaleur sous les projecteurs ! Quand il baisse sa serviette pour bien s’essuyer les mains, une surprise l’attend : sa nouvelle fiancée est en face de lui. Elle n’était pas sûre de pouvoir venir, retenue par un travail passionnant, mais exigeant. Mais elle est là, il se jette sur elle et l’embrasse avec fougue.
Le régisseur lui fait signe qu’il faut y retourner. Un dernier baiser et le voici à son piano, attendant que les applaudissements cessent. Dès qu’il étend les mains au-dessus de son clavier, un profond silence s’installe. Le premier mouvement de cette sonatine, plein de délicatesse, invite à se quitter en douceur et à laisser la nuit envahir les vies.
Le concert est terminé. Quelques retours sur scène pour des saluts mérités, puis la lumière revient dans la salle pour inviter le public à se retirer.
Daniel entraîne sa fiancée dans sa loge, il a hâte de se changer, il est en sueur. Hélas, pas de douche. Il est nu au-dessus du lavabo et se rafraîchit à l’eau froide. Pendant ce temps, la fiancée se déshabille et s’allonge sur la banquette. La suite s’imagine aisément…
Plus tard ils entendent le régisseur frapper à toutes les portes du couloir en criant : « On ferme ! ». Des pas précipités dans le couloir indiquent qu’il est entendu. Les amoureux éteignent précipitamment les lumières de la loge et se lovent sur l’étroite banquette. Ils ont décidé de passer la nuit ici, de se laisser enfermer. Les pas du régisseur s’éloignent, des portes claquent puis plus rien. Toujours enlacés, ils savourent le silence en se caressant doucement.
Daniel se redresse. « Je vais voir si je peux trouver quelque chose à boire à la buvette », dit-il en enfilant un pantalon et une chemise. « Reste là, je ne serai pas long ».
Dans le théâtre désert, il se glisse dans les escaliers et couloirs à la lueur des veilleuses de sécurité. Arrivé dans le hall, il se faufile derrière le bar. Toutes les portes des frigos sont verrouillées. Il force l’une d’elles et — bingo ! — trouve ce qu’il était venu chercher, du champagne ! Il s’empare de deux bouteilles, de deux coupes, puis entame le chemin du retour. Revenu dans la loge, il contemple sa fiancée endormie, un sourire rêveur aux lèvres. Il entreprend, le plus doucement possible, l’ouverture d’une bouteille puis se sert une coupe généreuse. Il savoure le breuvage, mais tout à coup, quelque chose l’intrigue, il croit entendre un piano. Doucement il ouvre la porte de la loge et pas de doute, c’est bien l’instrument de la scène qu’il entend, ils ne sont pas seuls. Il pose sa coupe, sort dans le couloir et ferme la porte. À pas de loup, il prend le chemin pour se rendre sur la scène. Toujours très silencieusement, il arrive dans les coulisses, écarte les rideaux noirs et voit… l’impensable. Il n’y a personne au piano et pourtant la musique continue. Il est figé. Certaines phrases sont reprises, modifiées et même leurs tonalités changées ! Il s’approche doucement, s’écarte sur le côté pour mieux voir le clavier. Les touches sont enfoncées comme avec un pianiste invisible. Il s’approche encore et, tout à coup, l’instrument s’arrête au milieu d’une phrase. Plus rien.
Il s’assied et examine le clavier, soulève le couvercle et examine la table d’harmonie et le cordage. Il se laisse glisser sous le piano, mais ne voit rien d’anormal. Sous la stupeur il repart dans la loge et, le plus doucement possible, s’allonge près de son amoureuse toujours endormie. Il tente de rester éveillé pour mettre de l’ordre dans ses idées. Mais, rapidement, il sombre lui aussi. Au petit matin, ils sont réveillés par l’équipe de nettoyage.
La nuit suivante, discrètement, Daniel se laisse enfermer dans la salle de concert. C’est relâche et le silence intervient dès que le personnel administratif est parti. Sans bruit, il s’installe au troisième rang de la salle et attend. Il s’est donné deux heures. Il commence à penser que son imagination lui a joué un bon tour, quand, tout doucement, Debussy retentit du côté de la scène. La Mer se déploie, enveloppe puis s’étale. La répétition du mouvement, un peu plus rapide se fait entendre. Daniel n’ose bouger de peur de rompre l’enchantement. Un Mozart, bien détaché et fluide, enchaîne après un Schubert vif et charmant. Puis vient la répétition d’une phrase simple d’Erik Satie, en modifiant tempo et tonalité. Les veilleuses éclairent faiblement, mais assez pour confirmer qu’aucun pianiste n’est au clavier. Et ce n’est pas une bande enregistrée. Il connait bien la résonnance de l’instrument. La Gymnopédie est jouée en entière, dans la bonne tonalité, puis plus rien. Daniel attend un long moment avant de se lever et sortir de la salle par une sortie de secours.
Il répète l’expérience les deux soirs suivants, subjugué par le phénomène et toujours dans la totale incompréhension. Il n’ose en parler à personne de peur qu’on mette sa santé mentale en doute.
Dimanche, c’est poulet rôti chez ses parents, en compagnie de sa fiancée. Voulant remplacer son père dans la découpe de la volaille, il se blesse la main gauche. Autour de la table, tout le monde est pétrifié en voyant le filet de sang descendre le long du poignet. Sa mère, ancien médecin est la première à réagir : de sa serviette de table, elle entoure la main blessée et demande à son mari d’aller chercher sa trousse de secours. Désinfection et bandage sont réalisés.
« Je ne crois pas que ce soit grave, dit sa mère. Probablement un hématome, et une gêne du pouce et de l’index. Pas grave pour un quidam, mais pour un pianiste, c’est la cata ! Tu en as pour quinze jours, mon grand !
— Effectivement, c’est la cata, souffle Daniel. »
Le repas se termine dans une morne ambiance. Dès le café avalé, Daniel prend congé. Il dépose sa fiancée chez elle et file au théâtre. Il est joué une pièce de boulevard en matinée. Le reconnaissant, on le laisse entrer, mais c’est complet, ce sera dans les coulisses. Le piano a été déplacé hors de la scène. Ne trouvant pas le tabouret, il s’assied dessus d’un coup de reins et en s’aidant de ses deux mains. Sa main gauche est douloureuse, maudit poulet !
La pièce est drôle et parfois il est tenté d’applaudir comme le fait souvent le public au détour d’une percutante réplique. En sentant sa main gauche serrée dans un bandage, il s’abstient juste à temps. Alors il repose doucement sa main sur le rebord du piano, à côté de sa cuisse, en parallèle de l’autre main. La pièce est finie, les rappels sont terminés, le public quitte la salle.
Daniel descend du piano et cherche une cachette pour rester dans le théâtre après la sortie du personnel. Nous sommes dimanche ; l’entretien sera réalisé le lendemain matin. Il va se cacher dans les cintres, personne n’y vient après le spectacle. L’attente n’est pas longue, tout le monde a hâte de retrouver les siens. Il redescend, trouve le tabouret et s’installe au piano. Dès les premiers moments, il comprend que sa main gauche est inutilisable. Dépité, il pose son bras inutile sur le rebord de l’instrument et sa tête dessus. Comment faire ? Il ne peut pas s’arrêter de répéter, il faut continuer à travailler son répertoire !
De sa main valide, il joue des bribes de thèmes et plaque des suites d’accords un peu jazz.
Des accords de basse lui répondent, mais, enfermé dans sa tristesse, il n’en prend pas conscience tout de suite. En fait, il voit d’abord des touches du côté gauche s’enfoncer fort à propos. Cela le trouble et tout à coup, il comprend que le piano joue avec lui !
De sa main gauche, il survole le clavier, bougeant ses doigts comme s’ils jouaient les touches qui s’enfoncent toutes seules.
Il s’installe correctement devant l’instrument et entreprend de jouer la première pièce prévue pour le concert de samedi prochain. En effleurant les touches sans les enfoncer, il déploie les doigtés prévus lors de ses nombreuses répétitions. Il lui semble que l’illusion est parfaite, c’est lui qui joue !
Le premier mouvement terminé, il a soudain un doute : il devient fou !
Croire que le piano joue tout seul et trouver ça normal… il est en pleine crise ! Il se concentre, revoit ses soirées où il a ‘espionné’ l’instrument et maintenant constater que celui-ci prend en charge la ligne des basses. Pas de doute, il n’est pas fou et le piano peut jouer seul ! Peut-il pourtant compter sur lui pour le concert de samedi ?
Daniel décide de répéter le programme en entier, y compris le rappel prévu. Et en faisant bouger sa main gauche comme si…
Deux heures après, il lui semble que l’affaire est concluante. Malgré la honte qui le submerge, il s’adresse au piano tout bas de peur qu’on l’entende :
« Je peux compter sur toi, samedi ? » À peine a-t-il fini sa phrase qu’un joyeux trait mozartien jaillit.
« Il faut qu’on répète tous les soirs de la semaine, pour nous accorder sur les doigtés, je ne suis qu’un humain ». Nouvel assentiment.
Prétextant une réparation urgente de son piano personnel, Daniel a obtenu les clés du théâtre pour venir travailler sur celui-ci.
Et les soirs suivants, l’instrument et l’instrumentiste répètent.
Mais au fil des répétitions, l’angoisse grandit chez le jeune homme. Va-t-il se réveiller de ce rêve ou bien est-ce un cauchemar ? Pourtant le travail de synchronisation entre la main malade et le clavier est bien avancé. Et si tout ça allait s’évanouir d’ici samedi soir ?
Le soir venu, Daniel est dans une angoisse terrible : 450 personnes sont venues l’écouter ! S’ils savaient qu’ils allaient entendre deux instrumentistes…
Les jambes flageolantes, il s’installe au piano. Il craint la découverte de la ‘supercherie’ par un grand claquement de cymbales. Mais non, tout se passe bien, comme dans leurs répétitions.
Lors du salut final, personne n’a compris pourquoi Daniel désigne le piano, comme s’il voulait qu’on applaudisse son instrument comme un instrumentiste.