Deux maisons de village, séparées par un monticule. Sur cette butte, les habitants ont installé, côte à côte, et pour mieux les exposer au vent, leurs étendoirs à linge. Si nous nous approchons, nous voyons qu’en bout, sur un des piliers qui tendent les cordes, est suspendu le panier de pinces à linge.
Et si, par curiosité, nous tendons bien l’oreille au-dessus du panier et sommes très attentifs, nous entendons un brouhaha, comme des conversations mêlées.
Bien sûr, si vous ne me croyez pas, ami lecteur, je vous suggère de passer votre chemin…
Si, en revanche, vous persistez, vous entendrez, peut-être ceci :
« Qu’est-ce qu’on s’ennuie !
— Je suis toute engourdie, se plaint une autre voix un peu faible.
— C’est pareil tous les dimanches : pas de lessive le dimanche !
— Surtout qu’aujourd’hui il fait beau, c’est dommage ! renchérit une voix douce, mais ferme
— À la dernière lessive, moi je ne suis pas sortie. C’était des draps. Deux pinces et hop, c’est attaché.
— Moi, mon beau bois de jeunesse, du bouleau blond, est devenu tout gris et terne.
— Mon ressort va bientôt casser, je le sens. Il est à bout de course. Il ne serre plus beaucoup et, donc, il ne sert à presque rien. Au prochain coup de vent, c’est sûr, j’y passe. Ça fait trente ans que je suis en service ! »
Soudain la nouvelle arrivée — il y a deux ou trois ans, tout de même ! — une jeune, dont le bois encore fringant, d’une voix forte et claire prend la parole :
« Oh, arrêtez vos jérémiades ! C’est comme ça tous les jours, quelle barbe ! J’ai mal ici, je ne peux plus ça, je vieillis, je suis moche. Marre !
Il y en a une, ici, que l’on n’entend jamais, et qui pourtant aurait bien des choses à dire. La Matriarche a, cette année, cent ans. Vous rendez-vous compte, un siècle ! Elle est entrée en service avec la mère de l’actuel proprio ».
Tout le monde se tait, la Matriarche est très respectée dans ce panier à pinces à linge. Après un long moment, presque de recueillement, la nouvelle venue reprend :
« Bien sûr, elle n’est pas constituée comme nous. C’est un modèle ancien, d’un seul tenant, avec une tête toute ronde et une longue fente qui lui font comme deux jambes. Quand elle est à cheval sur un fil, on dirait une personne humaine.
— Description flatteuse, merci, répond la Matriarche d’une voix faible. Mais, vous savez, je ne suis plus beaucoup de sortie, ces temps-ci. Manque de confiance, je suppose. On ne m’utilise que quand il n’y en a plus d’autres… Le reste du temps, je reste ici, parfois seule. C’est ça la vieillesse... »
Un silence lourd remplit le panier. Toutes les pinces à linge sont impressionnées par la Matriarche. Elle reprend :
« Quand je vois les jeunettes sur l’étendoir d’à côté… Comme elles sont fagotées ! De toutes les couleurs, en plastique brillant, des ressorts chromés, avec des fleurs décoratives, des cœurs, des étoiles… j’en ai le tournis ! »
Un court instant, la Matriarche reprend son souffle : « Mais que c’est jeune et vivant ! C’est simple, quand je les vois, je me sens encore plus vieille ! »
Dans le panier, tout le monde se remémore des images laissées par les pinces à linge de l’étendoir d’à côté.
Après un long moment, la nouvelle arrivée souffle :
« Et si nous faisions quelque chose pour faire venir des jeunes dans notre panier ?
— Et quoi ? Qu’est-ce qu’on peut faire ? râle une râleuse.
— Je ne sais pas, moi, mais on peut y penser, non ?... Et puis ça nous changera des lamentations habituelles ! »
Tout le monde est d’accord pour changer d’ambiance… mais le défi de faire venir des jeunettes est ardu !
On se tait et bientôt on s’endort, car la nuit, petit à petit envahit le village, mais aussi le panier de pinces à linge.
Le lundi, c’est jour de lessive, vêtements et sous-vêtements.
Les habitants de la maison sont très vieux. Monsieur porte le panier de linge et Madame étend sur le fil. Elle a pris le sac de pinces à linge.
Là aussi, le temps passé se fait sentir. Fini les
fins foulards, les culottes en soie, certes bien enveloppantes, mais
affriolantes quand même, les chemisiers légers, les jupons un peu coquins, les
chemises en toile fine…
Maintenant c’est tabliers unicolores, fichus et chaussettes de laine pour
Madame. Et pour Monsieur, salopettes grises, maillots de corps et
caleçons en coton, d’un bleu délavé et bien épais !
« Quand je vois ce qui est étendu en
face ! déplore une vieille pince à linge.
— Effectivement, ça n’a rien à voir. Mais bon, c’est un couple, encore jeune,
avec enfants, deux adolescentes bien délurées…
Je vois des strings… ça ne doit pas mettre bien longtemps à sécher !
— Elles doivent bien se divertir, nos jeunes
collègues de l’étendoir d’à côté !
— Il faut qu’on trouve une solution pour c-t-affaire ! »
En fin d’après-midi, le linge, étendu le matin, est sec et rentré avec le même dispositif. Madame décroche, plie grossièrement, et pose sur les bras tendus de Monsieur. Elle a emporté le panier de pinces à linge qu’elle remplit au fur et à mesure qu’elle retire les vêtements de leur fil. La dernière pièce décrochée, le panier est remis à sa place, accroché au pilier.
Les pinces à linge s’apprêtent à entrer dans une morne léthargie, quand, soudain, la nouvelle arrivée déclare :
« Une des nôtres a une suggestion à propos de notre projet de faire venir des jeunettes d’à côté chez nous. Merci de l’écouter… sans a priori… Puisque personne d’autre n’a, jusqu’à maintenant, proposé quelque chose »
Les pinces à linge piquent du nez. Une “pas encore vieille” prend la parole :
« Voilà, je propose que certaines d’entre nous fassent exprès de louper le fil et le vêtement lors de l’accrochage. Elles se laissent tomber à terre, dans l’herbe. Nos propriétaires auront du mal à nous retrouver. Ils n’y voient plus très bien et la terre est basse !
— Ouais… Et ensuite ? Ça sert à quoi de risquer de pourrir dans l’herbe ? demande la râleuse.
— À un moment donné, ils auront peut-être l’idée de demander aux voisins de nous retrouver. Ceux-ci vont, peut-être, nous chercher à l’occasion d’un de leur propre étendage. Et ils pourraient… je dis bien pourraient, au conditionnel… nous ramasser et nous mettre dans leur panier, avec les jeunettes.
— Ça fait beaucoup de “peut-être” persifle la râleuse.
— Et tu as sûrement une meilleure idée ! riposte, véhémente, la “pas encore vieille”
— Non… non… je disais ça pour dire... »
Alors, ignorant superbement la perturbatrice, elle demande à l’assemblée : « Qu’en pensez-vous, êtes-vous partantes ? »
Affirmer que les avis et les volontaires furent nombreux, ce serait un gros mensonge... Mais quelques-unes demandèrent des précisions sur le processus et finalement se portèrent candidates.
Nous passons sur les différentes chutes de pinces à linge, dans les hautes herbes les jours suivants. Les vieux propriétaires pestent de plus en plus à propos de leurs courbatures et leurs mauvaises vues. Ils finissent par demander de l’aide à leurs voisins.
Ceux-ci acceptent de chercher les pinces à linge tombées, mais pas tout de suite. Ils ont quelques problèmes à gérer avec leurs ados… mais à la prochaine lessive, c’est promis.
Le lendemain, le jeune couple cherche les vieilles pinces à linge sous l’étendoir voisin. Il en retrouve et les dépose dans… leur panier !
De vieilles pinces en bois, grises et toutes racornies, se retrouvent dans un foisonnement de couleurs, de matière et de formes ! Elles sont accueillies avec enthousiasme. Car pour les “plastiques” aussi, ça manque de distractions dans leur seau. Elles voulaient toutes savoir comment c’était avant.
« Nous, on pince toujours des trucs mini, colorés, dans des matières étranges qui sèchent si vite. Et puis il y a des choses tellement petites qu’on se demande à quoi elles servent… »
Les pinces à linge du panier des vieux, voyant leurs congénères heureuses au milieu des jeunettes, se jettent dans l’aventure et se laissent tomber dans l’herbe lors des étendages suivants.
Scène dans le panier des jeunettes :
« Vous savez que quelqu’un a écrit une chanson à la gloire des pinces à linge ? dit une vieille
— Ce n’est pas vrai ? demanda une plastique
— Si, si… et sur une musique de Beethoven, s’il vous plait !
— Ce n’est pas possible… Je ne vous crois pas ! »
Un peu contrariée qu’une jeunette la traite de menteuse, la vielle se redresse et lance :
« Sol - Sol - Sol - Mi♭ —— Fa - Fa – Fa - Ré
La - Pince - à – Liiiiingeeeee »
Une autre “bois” vient soutenir sa collègue :
« Les huit notes les plus célèbres de la musique*. Et tout ça pour nous, les pinces à linge !
— Ça alors ! s’esclaffent les “plastiques” »
Et pendant quelque temps encore, on vit des migrations et des brassages de “bois” et de “plastiques”. Les palabres allaient bon train dans les paniers à pinces à linge voisins.
On dit qu’un jour de tempête, les paniers à pinces se sont renversés et ont mélangé leurs contenus dans les herbes hautes, sous les étendoirs. Après leur récupération, cet épisode a définitivement achevé le brassage des anciens et des modernes.
* Chanson de Pierre Dac et Francis Blanche – 1949
Sur l’introduction de la 5e symphonie de Beethoven