Patricia est une jeune femme, cadre directrice des ressources humaines d’une entreprise comptant deux cents personnes.
Deux fois par semaine, après sa journée de travail, elle va nager quelques longueurs à la piscine du quartier d’affaires : maillot, bonnet, lunettes et serviette. Sorties avec les copines le vendredi : le jeans et les baskets remplacent le tailleur standard. Pour ces changements dans la journée, elle a donc adopté le petit sac de voyage comme sac à main.
En ce moment, Patricia tente de partir en week-end chez une amie. Elle s’énerve contre la borne de délivrance des billets de train. Elle a dû attendre son tour : sur les cinq, deux sont hors service allongeant la file d’attente aux autres. Elle s’agace sur les innombrables questions : oui à ceci… non à cela… cette option n’est pas disponible… votre choix précédent… confirmez… voulez-vous annuler… êtes-vous sûre ?...
De son gros portefeuille, elle extrait une carte de crédit, prête à régler. Mais encore des questions puis enfin une invitation à payer. Bien sûr, dans la précipitation, elle se trompe dans la saisie du code, mais le deuxième essai est le bon. Impression du billet, restitution de la carte, sortie de la facture, elle a l’impression que tout cela prend un temps fou ! Elle surveille, du coin de l’œil, la grosse horloge suspendue au centre de la gare. Plus qu’une minute avant le départ. Elle cherche le numéro de la voie, le trouve et se met à courir. Son gros portefeuille à la main, son smartphone autour du cou et son sac sur l’épaule.
Alex attend la mise en place du train. Beaucoup de monde attend, souvent le billet à la main. Il est au niveau de la première classe, question de rendement. Alex est pickpocket et pour le même travail, autant voler les plus aisés. Il s’est fait une spécialité d’opérer dans la bousculade lors de l’installation des voyageurs dans les trains. Les conditions sont réunies : une bonne affluence et un court délai pour embarquer. Il a déjà repéré quelques sacs à main, dont certains de grande marque. Il fait mine de s’intéresser à une jeune femme qui court pour attraper le train au départ sur la voie de l’autre côté du quai.
Coup de sifflet du chef de train. « Oh, attendez », crie bien inutilement la voyageuse. Elle arrive à hauteur de la dernière portière, s’accroche à la rambarde et monte les deux marches. Les portes se referment rapidement sur elle. Une dernière contorsion pour les éviter, son sac à main tombe sur le quai. Déjà la rame s’ébranle.
Alex se précipite pour ramasser le sac et fait mine de vouloir rattraper le train qui a déjà pris de la vitesse. Il se retourne, lève les bras au ciel en signe d’impuissance envers les voyageurs en attente qui l’observent et indique par gestes qu’il le rapporte à l’administration de la gare.
Bien sûr, il n’en fait rien. Il se rend aux toilettes, s’enferme et inspecte le contenu de son butin. Pas de carte de crédit, pas de smartphone, pas d’argent liquide, pas de bijoux. Juste à ce moment-là il se rappelle que la jeune femme avait dans la main son gros portefeuille et que son portable brinqueballait autour de son cou. Alex est mécontent de lui, il aurait dû être plus attentif à ces détails. Retourner sur le quai est maintenant risqué, tout le monde l’a remarqué pour sa gentillesse. Il va quitter la gare discrètement et jeter le sac dans une poubelle. Mais en chemin, à lui le voleur professionnel, une idée saugrenue vient : il va restituer ! Il s’autopunit d’avoir foiré son activité sur un coup de tête. Il glisse le sac sous son bras et rentre chez lui à pied.
Pendant un moment, Patricia reste prostrée : son sac, ses vêtements, ses affaires… Comment va-t-elle faire ? Puis elle se ressaisit, elle a toujours son portefeuille et son portable. Elle sort son billet pour prendre connaissance des numéros de voiture et de place. Elle remonte les couloirs de plusieurs voitures pour enfin s’asseoir à sa place. Le contrôleur vérifie son billet. Elle lui parle de son bagage tombé sur le quai et demande comment le récupérer. Il le lui indique, tout en précisant : « Il y a peu de chances, vous savez. Mais essayez quand même, on ne sait jamais… »
Elle essaie de se rappeler le contenu de son sac. Vêtements et sous-vêtements, chaussures, cadeau pour son amie et…
« Ah, la poisse, s’agace-t-elle, mon pilulier ! ». Outre la visite à son amie, elle a un discret projet…
Alex rentre chez lui et il vide le sac sur sa table de cuisine. Un jeans, deux chemisiers classiques et une robe élégante, des sous-vêtements, des chaussures de sport et une paire à talons hauts. Une plaquette de pilules en cours. Un livre dans un emballage cadeau. Un coffret de maquillage, des mouchoirs en papier, un stylo et un bloc-notes, un paquet d’élégantes cigarettes et un briquet plaqué or. Un petit album photo, des clés de voiture. Le sac est d’une marque connue et semble de bonne qualité.
La trousse de toilette est aussi vidée sur la table, que du courant.
« Et ben… Ce n’est pas avec ça que j’aurais gagné ma journée ! » se dit Alex. Puis il se rappelle qu’il a décidé de restituer et se demande : « Maintenant comment la retrouver ? Pas de papier, ni de téléphone ou carnet d’adresses, ça va être coton ! »
Il décide de descendre au bar/restaurant du coin. Peut-être rencontrera-t-il un copain, ça lui changera les idées.
Dans le petit appartement déserté, une étrange conversation s’engage :
« Nous voilà bien ! Sur la table de cuisine d’un inconnu.
— Il faut qu’on s’estime heureux, on a failli finir dans une poubelle ! Notre sort eut été moins enviable, à cette heure, on serait dans un incinérateur !
— Et il veut nous rapporter, le malandrin des quais de gare ! Comment il va s’y prendre ?
— Quelqu’un pourrait produire un indice… ou en être un ?
— Peut-être l’album photo ?
— Bah… essentiellement des images des deux gamins. Mais c’est déjà vieux, ils sont grands et finissent leurs études à l’étranger. Après son divorce, elle a déménagé. Maintenant tout se passe sur les smartphones. Je déteste ces machins…
— Et le porte-clés avec les clés de chez elle et le beeper de sa voiture neuve ?
— Que le logo de la marque, rien de plus.
— Et le livre en cadeau, pas d’étiquette ?
— Si, c’est un magasin du centre d’affaires, une chaîne de…
— Ah… Voilà peut-être un indice qui pourrait mettre sur la voie notre voleur ! On ne va pas là-bas pour se promener ou faire du shoping…
— Je propose qu’on se focalise sur son lieu de travail. Les horaires sont presque fixes : 8 à 9h30, le déjeuner et sortie entre 17 et 19h. C’est plus facile que de l’attendre chez elle. Elle y sort et elle y rentre à toute heure.
— Ouais, mais le centre d’affaires, c’est grand !
— Attendez, dit le sac. Je crois qu’il y a un ticket de cafétéria caché dans une doublure. Elle devait se le faire rembourser, mais ne l’a jamais retrouvé. Je crois me rappeler que c’était un établissement de restauration rapide, sous une des tours près de celle où elle travaille.
— C’est mieux que rien. Essaie de l’extraire de ta doublure et de le placer au centre de la table.
— Voilà, le ticket est en place. Il est à moitié déchiré, mais le principal y est. J’espère que ça inspirera notre pickpocket !
— Bloc-notes, tu n’as rien ?
— Que des rappels. Elle s’en sert de pense-bête. Rappeler untel, blanchisserie vendredi, je dois dix euros à Jacques. Juste des trucs comme ça, sans intérêts. »
Tout le monde réfléchit en silence.
« Et si nous écrivions quelque chose sur le bloc-notes ?
— Et quoi ? Tu la connais l’adresse de son entreprise ?
— Non, mais je connais son nom.
— Et c’est maintenant que tu le dis ?!
— Je m’étais assoupi, pardon.
— Écrit-le en vitesse et… trop tard, CHUT, silence tous, le voilà qui revient ! »
Alexis s’assied à la table. Il examine attentivement les quelques photos du petit album, mais rien ne l’accroche. L’aspect un peu défraîchi des images, les vêtements et les poses, tout cela semble déjà ancien.
Pendant ce temps-là, quelque chose s’écrit tout seul sur le bloc-notes : “WTM&BA – job”.
Il repère la note de cafétéria au centre de la table. Il cherche sur internet le nom de l’établissement et le trouve : quartier d’affaires.
Ce n’est pas un endroit où l’on vient faire un bon repas, plutôt une cantine. Il avise le bloc-notes pour écrire l’adresse de la cafétéria et tombe sur un sigle, suivi du mot “job”, qui semble être les initiales d’une entreprise. Il tape sur le web “WTM&BA” et bingo ! Presque la même adresse que la cafétéria. Il note les deux adresses sur le bloc-notes puis arrache la feuille pour la mettre sous un aimant contre le frigo. Nous sommes à la veille d’un long week-end, il va laisser passer et réfléchir.
Le mardi matin suivant, sous l’œil soupçonneux du vigile, Alexis fait les cents pas devant un building où un grand nombre de gens pressés s’engouffrent. Et de nombreuses femmes, presque chacune pouvant être celle qu’il cherche mais qu’il ne connait pas. Sa tâche lui semble impossible. Il met le sac, bien en évidence sur son ventre. Le vigile parle à un collègue tout en le suivant des yeux. Il est grand temps de fuir ! Il reviendra à midi. Il prend le métro et revient chez lui pour se détendre une paire d’heures. Il cherche un moyen d’attirer l’attention d’une inconnue. Pas facile, l’équation !
Patricia a, malgré tout, passé un agréable week-end avec son amie. Du shoping, bien sûr. Un sac ordinaire et du rechange. Le plan secret n’a pas marché, mais vu les circonstances, cela vaut peut-être mieux…
Ce matin, elle a prévenu qu’elle serait une demi-heure en retard. Elle doit passer à la gare vérifier si son sac n’a pas été rapporté. Les prévisions du contrôleur se sont avérées exactes, pas de sac.
Elle se rend au bureau où deux ou trois rendez-vous l’attendent. La matinée passe vite. Elle descend déjeuner légèrement. C’est une belle journée, l’esplanade est remplie de gens mangeant leurs sandwichs en flânant. Tous les sièges semblent occupés. Dommage, elle aurait bien pris quelque chose à grignoter dehors. Mais alors qu’elle se dirige vers la cafétéria la plus proche, elle aperçoit son sac ! Et sur l’épaule d’un homme, qui plus est. Elle s’approche par-derrière pour vérifier si c’est bien le sien. Il semble que c’est bien le cas. Elle tapote l’épaule de l’homme qui se retourne vivement.
« Ce sac est à vous ? demande-t-elle.
— Non, il est à vous, répond Alexis avec un grand sourire.
— Comment m’avez-vous retrouvée ? C’est étonnant ! »
Il sort de sa poche le bloc-notes à la page “WTM&BA – job” et la note déchirée de la cafétéria.
« Ça, je connais, dit-elle en désignant l’addition, mais ça, alors là c’est un mystère ! J’ai encore toute ma tête pour me rappeler chez qui je travaille. Ce n’est pas moi qui ai écrit ceci.
— Moi non, plus je vous assure !
— Bah… c’est un mystère… vous me rendez mon sac ?
— Ah, oui, pardon… le voici. Il y a tout, je n’ai rien volé. J’ai seulement tout déballé pour chercher des indices pour vous retrouver.
— Et je vous en remercie infiniment. Voulez-vous qu’on déjeune rapidement ensemble, je vous invite, propose Patricia.
— Avec plaisir ! Je m’appelle Alexis.
— Patricia. Allons dans notre cafétéria fétiche. »
Rappel de l’épisode du quai de la gare, récupération du sac, déception quant à son contenu, remords puis résolution de restitution.
« Et pourquoi pas un vrai métier ? demande Patricia.
— Oh… c’est un peu le hasard. Quand j’étais jeune, j’ai fréquenté des amis douteux dont j’admirais l’insolence, la créativité et la liberté. De l’argent facile sans trop forcer, je trouvais ça plus valorisant que de longues études pour aboutir à un travail honnête, et l’adrénaline en plus ! Mais, petit à petit, ils se sont tous fait prendre. Évidement les dénonciations, vengeances et trahisons m’ont convaincu d’opérer seul. Les frais d’avocats et le coût de la vie en prison m’ont incité à mettre de l’argent de côté. Il faut mettre en place une couverture qui n’attire pas l’attention ; je vis modestement. J’ai trop vu de petits mecs qui flambaient dès qu’ils réussissaient un coup. Bagnole et boîte de nuit. Et qui ensuite, rapidement, passaient par la case prison. »
Alexis se pose un long moment, la tête dans ses souvenirs probablement sombres.
« Alors, je me suis imposé des règles pour minimiser les risques. Et je me suis dit que la première fois que je me ferais prendre, j’arrêterai. Je prendrai probablement du sursis. Alors j’ai mis de l’argent de côté, par-ci, par-là.
Vous voyez, l’histoire du quai de la gare, c’est un signal. Je récupère… enfin je vole votre sac. Mais j’aurais dû voir que votre portefeuille était dans votre main et votre téléphone autour du cou. Je baisse. Méfiance !
— Et pourquoi pas penser à une reconversion dès maintenant. Vous ne le savez pas, mais je m’occupe des ressources humaines dans ma boîte. Formation, acquis, compétences, potentiel, tout ça c’est mon rayon.
— Ah, et que fait votre boîte ?
— Assurance et finance. Pourquoi ne pas chercher de ce côté-ci, surtout si vous avez de l’argent de côté…
— Vous savez, je suis un voleur !
— Et bien ça tombe bien, dit-elle en balayant d’un bras le centre d’affaires, vous êtes au milieu de centaines de voleurs ! »
Un rire puissant, mais inaudible, secoue le sac de Patricia.