Comme tous les matins, Albert inspecte son jardin, le sécateur à la main et la poche ventrale de son tablier déjà bien remplie de natures récemment mortes. Ce jardinier a la coupe facile, « pour ne pas épuiser les plantes », se justifie-t-il. Mais parfois, il donne l’impression que le plus grand plaisir qu’il retire de son jardin, c’est de couper.
Il dépasse la fontaine et entame la dernière allée qui mène à la cabane de jardin. Toutes les plantes du carré tremblent en secret. Pourra-t-il, encore une fois, se retenir ?
Albert considère son dilemme journalier avec exaspération. Un Blanca’s
Pucellium*, c’est son nom, est un plant que lui a offert son pépiniériste.
C’est bon client. « Mais attention, lui a précisé le marchand, il ne
fleurira pas avant trois ou quatre ans. Soleil, ombre, humidité ou vent, peu
importe, il est très facile à vivre. De grands pétales, blancs, fins et longs
qui s’ouvrent en trompette. Mais il faut être très, très patient ! »
Albert crispe le sécateur dans son dos, ses doigts blanchis par la pression. Il fixe le Blanca’s Pucellium, son regard chargé d’une impatience fébrile. Il est désespéré devant cette tige qui semble sèche et qui ne donne rien. « Peut-être que ça lui donnerait de l’énergie ? se dit-il, comme pour se donner du courage. On verra demain !»
À ces mots, le sécateur toujours dans la main impatiente du jardinier, se grippe un moment et provoque un énervement dans le bras du jardinier.
Albert rassemble et range soigneusement ses outils dans l’appentis et, pour rentrer chez lui, passe encore une fois devant le Blanca’s Pucellium et lui lance un regard mauvais.
Le sécateur est accroché au panneau des outils légers, ressort détendu, les quatre membres écartés, tel un crucifié sur son support. Il prend la parole, un brin affolé. « Écoutez-moi tous, ça sent le roussi pour Blanca’s. Le patron est de plus en plus énervé. Quand on est passé devant, tout à l’heure, j’ai cru un moment qu’il allait lui faire sa fête. Il faut faire quelque chose !
— Surtout que cette année est la bonne et …
— La bonne quoi ? »
C’était encore, et toujours, la binette et le râteau qui commençaient, comme d’habitude, leur affrontement vain dans une conversation stérile.
« Oh la ferme, vous deux, vous fatiguez ! » c’était la grosse voix d’Arrosoir. Et quand il parlait, tout le monde se taisait. Il reprit : « C’est vrai que cette saison est la bonne. Nous allons enfin voir cette merveille… Enfin si l’autre déglingué ne la zigouille pas d’ici là ! Qui est partant pour faire quelque chose ? »
Silence. « Surtout, ne vous bousculez pas », ricana, d’un air mauvais, Arrosoir.
Une petite voix demanda « Pour faire quoi ?
— C’que j’en sais, moi ! Mais on pourrait au moins en parler ! Je suis d’accord avec Binette, je pense aussi que c’est imminent. En plus, avec le calendrier lunaire, on est dans le bon timing !» Arrosoir savait, du moins le croyait-il, parler moderne. Mais personne, jusqu’à présent, n’avait osé émettre un commentaire… Et puis sa voix caverneuse… du moins quand il est vide... sinon c’est plutôt castrat et compagnie !
Le Sécateur, un brin grandiloquent, reprend la parole : « En tous les cas, je suis contre le massacre. Si on laisse faire, il me reviendra de commettre la décapitation ! Ah moins que la cisaille veuille s’en charger ? ...
— Peeuh… Trop petit pour moi !» rétorque, prétentieux, le taille-haie.
« Je propose que chacun, à tour de rôle donne son opinion », c’est Plantoir à bulbes, qui profitant d’un silence, avec son air bonhomme, s’exprime de sa voix douce.
« C’est une bonne idée », renchérit la Houe… « à deux fourchons » fait-elle toujours préciser.
« Ah oui… Et ça nous dira quoi faire ? tonna la Bêche. Elle posa le problème : que pouvons-nous contre des humains tout-puissants ? Nous sommes enfermés ici et ne sortons que quand ils ont besoin de nous ! Combien de temps, certains d’entre nous n’ont pas pris l’air… Euh... toi Râteau, depuis combien de temps n’as-tu pas vu le soleil ?
— Six mois environ… sinon je vois un peu le jardin à travers le fenestron. Mais l’ouverture est en plastique, on n’y voit que des ombres et lumières… En fait nous avons un Monet chez nous, les gars ! »
La blague déclencha un rire joyeux dans l’appentis.
« Très drôle, bravo Râteau ! félicita Sécateur. Mais revenons à notre problème, mes amis. Qui a une idée pour une action à notre portée ? »
« Eh… minute. On n’a pas encore délibéré pour savoir si on était ok pour intervenir ! objecta Plantoir à bulbes.
— Es-tu sûr de ne rien vouloir faire ? gronda Arrosoir
— Euh… non. C’est juste pour dire que… »
Tout le monde est plongé dans un monde d’impuissance et de drames. Comment faire ?
« Il faudrait cacher les coupants, Sécateur et Cisaille, suggère la Houe.
— Mais le patron pourrait prendre un couteau. Même de chez lui, de sa cuisine, rétorque arrosoir.
— On a, quand même, une petite chance, glissa Plantoir à bulbes, c’est un cadeau du pépiniériste. Quand celui-ci vient lui fourguer des produits et plants, ils visitent ensemble le jardin. Le patron n’ose pas arracher…
— Ouais, mais il a très envie de couper, je l’ai senti, sa main se crispait fébrilement ». Cette remarque plongea tout l’appentis dans un silence sombre.
Soudain Sécateur semble s’éveiller. « Écoutez, dit-il et si c’était le patron qui ne pouvait plus venir voir Blanca’s ?
— C’est une piste, admet Arrosoir
— Ouais… persifla Binette. De toute façon, on n’en a pas d’autres ! Et comment procède-t-on pour zigouiller le patron ? On l’enterre, on le brule, décapitation, pendaison, noyade… ou pire ? Je manque d’imagination… »
Tout le monde réfléchit à la façon de mettre sur la touche le fou au sécateur. Et tous ont une bonne raison de lui en vouloir. Maltraitances et insultes sont courantes dans les mains du tyran.
Sécateur demande « Râteau, est-ce qu’il a déjà reçu ton manche dans la figure ?
— Non jamais, il se méfie. J’aurai bien aimé, pourtant !
— Et vous, Serfouette et Transplantoir, des accidents à déplorer ?
— Non. Ce sont les gants épais, qu’il porte toujours, qui ont pris. On en a quelques paires à notre tableau de chasse ! »
Le jour décline. Encore une fois, un silence épais s’installe dans le sombre appentis.
« Heuh… j’ai peut-être une idée. Mais bon, ne me sautez pas au verseur avant de l’examiner, avance prudemment Arrosoir
— On t’écoute, répond l’assistance
— Voilà, il y a là, rangés au-dessus de nous, les produits chimiques que le patron utilise. On peut peut-être chercher de ce côté ? »
Signal d’acquiescement muet. Tout le monde regarde au-dessus de lui et, effectivement, empoisonnement, allergies et intoxication ne sont pas loin. Herbicides, fongicides, insecticides et autres mots en « …cides » dorment sur les étagères.
« Et alors… » invite à poursuivre Râteau. Arrosoir continue :
« …et je connais certains de ces produits qui ont été dilués dans mon réservoir. Je te prie de croire que ce n’est pas du miel ! »
Sécateur positive, « On est encore loin, mais on avance… »
« Dis-moi, Râteau, tu es le plus grand de nous tous, interpelle Binette. Le patron t’a rangé, il y a quelque temps, bien calé sous l’étagère. Est-ce que tu la touches avec ton peigne métallique ?
— Exact, j’ai même presque l’impression de la supporter !
— Formidable s’écrie Binette. J’ai une idée.
— Une bonne ? interroge Sécateur, perfide.
— Je crois... La voici… ». Elle se concentre un instant, pour mettre de l’ordre dans ses pensées.
« On va faire basculer l’étagère. Avec tous les produits qu’il y a dessus, on devrait avoir un joli cocktail de produits des plus nocifs. Rassurez-vous, nous, nous ne risquons rien.
— Et comment on va faire ? demande Sécateur. Binette reprend :
—Arrosoir, qui est à son pied, va pousser le manche de Râteau vers le mur, ce qui lui fera soulever l’étagère. Et, demain matin, quand on entend le patron arriver, on pousse un dernier coup pour faire tout tomber !
— Idée pas bête ! apprécia Sécateur
— Brillante ! confirma Arrosoir. »
Tous approuvent cette idée… de peur qu’on leur en demande une autre.
Arrosoir se met à l’œuvre. Millimètre par millimètre, il pousse le manche de Râteau qui monte, monte. Ils interpellent tous les autres : « Prévenez-nous quand nous sommes à la limite. Arrosoir et moi-même, on ne voit rien de ce qu’on fait.
— Encore un peu, un tout petit peu… STOP ! » répond en cœur l’ensemble des outils qui encourage la manœuvre.
— Je suis crevé, se plaint Arrosoir
— Quand je pense que je vais devoir tenir comme ça toute la nuit ! » renchérit Râteau.
Le lendemain matin, Albert se dirige vers l’appentis. À quelques mètres, il en entend un grand bruit dans la cabane. Pensant à un chat ou une bête quelconque, il se précipite, manipule avec fébrilité la fermeture et ouvre la porte. Ce qu’il constate le terrifie. Plusieurs sachets et paquets en carton sont éparpillés. Mais surtout, deux bidons en métal sont éventrés. Chacun laisse échapper un produit visqueux, mais d’une belle couleur complémentaire à l’autre. De tous les deux se dégagent des vapeurs très peu avenantes.
Albert se précipite pour stopper les fuites. Mais en manipulant les bidons éventrés, il s’entaille le pouce. Instinctivement, en voyant le sang perler, il se fourre le doigt dans la bouche, pensant arrêter la petite hémorragie. Fatale erreur ! Ce faisant, il suçote un véritable poison !
De plus il est, sans s’en apercevoir, en train de respirer un gaz inodore et sans saveur, mais bien traître !
Abandonnant le chaos, il sort de l’appentis en catastrophe. Il prend conscience qu’il respire mal, que sa gorge et son ventre lui font mal. En se dirigeant vers son habitation, il presse le pas, car ses intestins menacent de se relâcher ! Il est à deux doigts de fertiliser, lui-même, son jardin !
Pendant trois jours, il garde la chambre, en proie à divers problèmes respiratoires et digestifs incontrôlables, que nous n’allons pas détailler ici.
Pendant ce temps, Blanca’s Pucellium fleurit et elle est vraiment très belle !
* Soufflé par l’imagination