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Le stylo à plume

Extrait de "Le Bon Esprit des Objets"

Illustration de l'histoire Le stylo à plume

Hugues est un écrivain, récemment auteur à succès. Après quelques livres fades et pompeux qui n’avaient emballé qu’une étroite frange de la critique, il avait connu un succès retentissant l’année passée. Son dernier livre avait débloqué son égo et enrichi son éditeur.

Son éditeur, malgré sa rapacité, avait installé son auteur, soudainement préféré, dans un confort matériel amélioré : l’installation dans un minuscule appartement dans le centre de Paris. Composé d’un bureau et d’une chambre, il offrait à son auteur de quoi travailler et dormir. Pas de salon ou pièce à vivre, comme on dit aujourd’hui, quant à la cuisine, elle semblait uniquement destinée à préparer et à prendre un petit déjeuner. Ce logis avait été acheté par son éditeur grâce au succès du dernier livre d’Hugues. Celui-ci ne payait pas de loyer. « Je ne suis pas un monstre », se disait le Thénardier des belles lettres.

 

Dans le bureau exigu et sombre, Hugues avait installé son espace de travail avec les éléments qu’il avait utilisés précédemment : un vieux bureau en bois sombre à caissons et un siège dont le confort était étranger à toute autre personne qu’Hugues. Il avait aussi repris la disposition précédente de tous les outils nécessaires à son activité : à sa gauche, un bloc de papier vierge, à droite une corbeille destinée à recevoir les pages écrites. Et entre les deux, devant lui, quelques feuilles de papier prêtes à recevoir la prose épatante de l’auteur reconnu.

Et par-dessus tout cela, une lampe de bureau.

Mais surtout, il y avait le plumier, à couvercle coulissant, et alignés à la suite, trois flacons d’encre, débarrassés de leurs emballages carton.

 

Dans le plumier se trouvait le stylo à plume, duquel s’était écoulé le best-seller d’Hugues.

C’était un stylo que lui avait offert, quand il était jeune, pour l’encourager, le grand écrivain, philosophe et académicien du moment, grandiloquent et un peu vain que nombreux sont ceux qui l’ont oublié.

Mais c’est avec ce stylo qu’il avait écrit son dernier livre et il ne voulait pas, à aucun prix écrire avec autre chose. Même pas avec un petit ordinateur que son éditeur lui proposait, non sans quelques arrière-pensées d’ordre économique. Alors, devant son refus, bêtement, et dans un moment d’exaltation, il avait proposé à Hugues, avec l’aide de l’une de ses employées, de transformer son manuscrit en tapuscrit. « Aux frais de la maison, bien sûr ! » avait finement ajouté le sournois.

« Oh ! Non merci », avait répliqué Hugues.

Il était superstitieux et s’était persuadé que seul ce stylo lui apporterait un nouveau succès !

 

Le matin, une femme de ménage arrive et réveille l’écrivain.

Elle range les courses qu’il lui a commandées la veille, dépose les deux quotidiens achetés au kiosque voisin et lui prépare son petit déjeuner. Pendant qu’il déguste son bol de café au lait, ses tartines, et prend connaissance de la marche du monde en survolant les journaux, elle fait un peu de ménage dans la chambre et le bureau. Habituellement, elle prend les pages rédigées dans la corbeille de droite pour les déposer ensuite chez l’éditeur. C’est sur son chemin lorsqu’elle se rend chez le client suivant.

 

Mais aujourd’hui, il n’y a pas de manuscrit. La veille, Hugues avait repoussé la rédaction de son prochain livre. Il a manqué d’assurance, il doutait sur la façon de commencer. Il avait pourtant soumis un résumé de quelques pages à son éditeur qui l’avait approuvé.

Mais la nuit lui a porté conseil : il sait comment va débuter son texte. Il a même la première phrase !

 

Il s’installe à son bureau, se saisit de son stylo à plume fétiche et, solennel, écrit les premiers mots de son nouveau roman. Il vérifie sa phrase en la lisant à haute voix. Satisfait, il se décide à écrire la suite.

Le soir, après avoir diné dehors, invité par un club de lecteurs, il se couche, la tête un peu chahutée par les questions parfois étranges, des dîneurs et ses réponses, souvent chaotiques. Mais vite, l’alcool l’aide à s’endormir.

 

La nuit est là, Paris ronronne un peu moins fort. Stylo Plume, lui aussi, se repose dans son plumier. Aujourd’hui, il a beaucoup travaillé, au moins une dizaine de pages ! En fait, le premier chapitre tout entier.

Mais il ne dort pas. Il ressent des choses étranges, comme des appels. Il lui semble entendre des voix diverses, il a l’impression, petit à petit, d’entrer dans une conversation…

Les dialogues deviennent clairs, compréhensibles...

« Ce n’est pas possible, c’est poussif, laborieux, sans âme, dit une voix ferme et grave.

— Et moi, on me fait dire des niaiseries. Je minaude devant ce vieux dégoutant… Coucher avec lui, jamais ! affirme une voix de femme.

— Avez-vous déjà vu un homme aussi naïf, falot, quelconque ? Peut-être dans la vraie vie, j’y-dis-pas, mais un personnage de roman… non, ça ne se fait pas ! » se plaint une voix que Stylo Plume reconnaît. Lui aussi pense que la définition de ce personnage est nulle, plate, sans consistance.

Il comprend ! Il entend les personnages du roman et son narrateur.

« Et nous ! On doit supporter ses inepties, tatouées dans notre chair, sans broncher. Tu parles d’une sinécure ! », se plaignent les pages rédigées, entassées dans leur corbeille dédiée.

 

C’est vrai que le premier chapitre n’est vraiment… vraiment pas bon. Ça ne donne pas du tout envie de lire la suite…

Tout le monde est accablé. « Croyez-vous que l’on puisse faire quelque chose ? », dit la faible voix d’un personnage de grand-mère, du fond de son lit de douleur.

Tous se taisent, mesurant leurs incapacités à façonner le cours des choses.

Tout à coup, une voix hurle : « J’ai trouvé ! », c'est Narrateur.

Et les autres, de répondre, presque en cœur : « T’as trouvé quoi ?

— Je ne sais pas si ça peut marcher, mais ce serait formidable ! »

— Formidable quoi ? », questionnent les autres.

— Et si nous réécrivions le texte ? »

— C’est ça, ta formidable idée ? Tu nous prends vraiment pour des cons ! vocifère le personnage masculin.

— Peut-être, veut-il nous enfumer par une entourloupe ? Je connais les hommes ! », dit la voix féminine.

Et la conversation part dans une cascade d’invectives, de plaintes et de lamentations. Cela dure, mais finit quand même par s’essouffler.

Le narrateur reprend la parole : « Je vais poser une question à deux d’entre vous. Si les deux réponses sont positives, je pense que c’est possible ! » déclame la voix de Narrateur. Il attend un long moment que le brouhaha cesse.

Je m’adresse à Stylo : « Crois-tu pouvoir écrire tout seul ? »

Stylo Plume est éberlué. « Heuh… Et bien… Écrire sans qu’on me tienne, tu veux dire… Je ne sais pas… Je n’ai jamais essayé... Peut-être…Mais écrire quoi ?

— Ce que nous allons te dicter… Faisons un essai… Voyons, écrit : “Je suis un stylo” »

On vit une faible agitation dans le plumier. Manifestement, Stylo Plume, pour qui c’était entièrement nouveau, avait du mal à mobiliser les forces vives de son corps de laque, de ses parures en argent, de son réservoir “grande capacité” et de sa plume sertie, plaqué or.

Mais, il parvint quand-même à s’extraire du plumier, à se décapuchonner, à se tenir debout et à venir se placer en haut à gauche de la première page du bloc.

Là, on vit, avec la maladresse d’un enfant qui écrit ses premiers mots, Stylo Plume écrire et affirmer ce qu’il était.

Des murmures d’admiration se font entendre. Stylo Plume, heureux, mais fatigué par cet essai, se couche sur la feuille de papier. Tout le monde est stupéfait.

 

Après un long moment, la voix de Narrateur déclare : « Bravo, Stylo Plume, c’est une première étape réussie !

Ma deuxième question s’adresse aux feuilles de papier.

— À nous ?! Mais que pouvons-nous faire ?

— C’est simple. Effacer ce qui est inscrit sur vous !

— Mais… Heuh… c’est impossible !

— Pourquoi “impossible” ? Avez-vous déjà essayé ?

— Hah… non… C’est vrai. À vrai dire, ça ne nous est jamais venu à l’idée ! »

La voix de Narrateur se fait câline : « Et bien…essayez… si vous le voulez bien ! »

Un silence bien épais s’abat dans le bureau d’Hugues. Paris s’apaise. La lune suit son chemin et, de son faible éclairage, balaie la pièce. Tout le monde est assoupi. Et tout à coup un « Waouh ! » retentit. Tous les regards se braquent sur la corbeille de papier de droite, celle qui contient le manuscrit. Les pages sont blanches, immaculées, vierges !

« Bravo les pages ! s’exclame Narrateur, ça va bien nous aider pour la suite »

Il explique la suite de son projet. « Nous nous concertons, nous décidons du récit, de l’action, de l’évolution des personnages, nous en créons d’autres s’il le faut… Bref, nous allons écrire un livre ! Nous, les personnages de ce pauvre texte que voulait nous infliger l’écrivain à succès !»

Tous auraient applaudi, s’ils avaient pu. Narrateur reprend : « Je vous rappelle que vous êtes des personnages de roman, des êtres sans existence réelle. Donc quand il faut mourir, vous mourrez ! Quand il faut introduire un personnage féminin, si c’est la femme la plus belle de toutes, il en sera ainsi. Un homme plus riche, plus séduisant ? Idem. Il ne peut y avoir de compétition, de jalousie ou de rancœur de votre part.

À l’inverse, si l’histoire a besoin d’un personnage répugnant, laid, méchant. N’en rajoutez pas, par petite mesquinerie. Créez-le parfaitement en adéquation avec l’histoire. C’est OK pour tous ? »

Une approbation générale clôture cette tirade.

 

« Je vous propose de commencer tout de suite l’histoire. Stylo Plume va se dégourdir la plume pendant que nous réécrivons le premier chapitre. Allez, au travail ! La nuit est déjà bien avancée. »

Et l’on vit Stylo Plume, seul, remplir la page :

Je suis un stylo plume, tu es un stylo plume, il est un stylo plume, nous…

 

L’histoire qu’a en tête Hugues n’est pas trop mauvaise, mais elle était très mal amenée. Tous s’accordèrent sur un ton et un style et commencèrent à dicter à Stylo Plume qui fit son possible pour finir avant l’aube. Enfin le premier chapitre était écrit. Un nouveau jour et la femme de ménage pouvaient arriver.

Celle-ci s’étonne de voir des pages vierges dans la corbeille recevant habituellement le manuscrit. Et les pages écrites sur le bloc central. Sûrement, une nouvelle maniaquerie de son employeur. Ce n’est pas la première !

Son travail terminé chez l’écrivain, elle dépose le manuscrit chez l’éditeur et continue sa journée.

 

Surprise également de la secrétaire chargée de taper le manuscrit : il y a quelques jours, elle avait travaillé sur le résumé qu’Hugues lui avait transmis, à destination de l’éditeur et de son comité de lecture. Et là, l’écriture est radicalement différente : plus naïve, presque enfantine, elle n’a plus l’élégance naturelle qu’elle connaît.

Étrange… mais bon, elle se met au travail.

 

 

Dans l’après-midi et la soirée, Hugues écrit le deuxième chapitre de son livre. Il est satisfait et va se coucher après avoir avalé son yaourt sans sucre.

Peu après, les personnages et Narrateur se mettent au travail.

Le conseil est réuni pour donner suite à “leur roman”. De bonnes trouvailles sont énoncées et le texte prend de l’ampleur. Il est dicté à Stylo Plume au fur et à mesure qu’il est validé par le conseil. Les pages du manuscrit, dans leur corbeille de droite, commencent à effacer le deuxième chapitre qu’elles portent, celui de l’écrivain à succès.

« C’est une affaire qui avance bien », se félicite Narrateur.

Et au matin, le deuxième chapitre est porté à l’éditeur.

Celui-ci, après qu’il soit tapé, en prend connaissance et appelle sur le champ Hugues pour le féliciter et l’encourager. « Décidément, ce Hugues a du talent. Encore de bons tirages en perspective ! » se réjouit le Thénardier.

 

Les jours suivants, la routine est installée. Conseil, dictée, effacement, portage à l’éditeur, frappe au clavier et satisfaction de l’éditeur qui suit l’affaire de près.

 

Une nuit, les personnages et Narrateur sont longs à se mettre d’accord. Ils y parviennent lorsque la nuit déjà bien avancée. Stylo Plume est en retard, il écrit vite, il écrit mal.

Dans la matinée, en possession du nouveau manuscrit, la secrétaire ne parvient pas à déchiffrer l’écriture qu’elle croit être celle d’Hugues. Elle l’appelle. L’écrivain ne comprend rien à ce qu’elle lui raconte et décide de la rejoindre chez l’éditeur.

La secrétaire lui montre la page illisible. Il ne peut la lire, lui non plus. Il demande à lire le tapuscrit en cours. Il est abasourdi par ce qu’il lit. Ce n’est pas possible, ce texte n’est pas de lui ! L’intrigue est sensiblement celle qu’il a imaginée, mais le souffle, la fluidité et l’intérêt toujours soutenu, c’est tellement meilleur que ce qu’il a laborieusement pondu !

Face à son éditeur qui a tenu à le rencontrer pour le soutenir dans son travail, il est décomposé.

« Bah, dis donc, mon cochon, tu devais en tenir une bonne hier ! Ne plus pouvoir se relire, faut le faire ! J’espère, au moins, que tu te rappelles de ce que tu as écrit ! »

 

Comme un zombie, une copie du tapuscrit sous le bras, Hugues rejoint son domicile. Il prend le temps de lire attentivement le texte. Il est encore très impressionné par le phrasé, l’intrigue, l’évolution pertinente des personnages, les descriptions des ambiances.

Il ne comprend rien à cette affaire. Une manipulation de son éditeur qui fait réécrire son texte par un nègre ? Un piratage ? Assommé par tant de mystères, il va se coucher sans son yaourt.

 

La nuit s’installe. Comme tous les soirs, Narrateur et les personnages se réunissent en conseil. « Qu’est-ce qu’on fait ? ». Personne n’avance la moindre idée.

« Il va se méfier. Maintenant qu’il ne dort plus beaucoup, impossible d’actionner Stylo Plume, dit Narrateur

— Dommage, dit une voix féminine, un nouveau personnage. J’avais l’idée d’un final d’enfer !

— Ah, le langage des jeunes, souffle un vieux beau, autre personnage dans le roman.

 — Peut-être qu’on pourrait laisser passer cette journée, pour voir ce qui se passe, dit une autre voix.

— Ouais… faisons cela… de toute façon, au point où on est…

— C’est quand même bête… on en était aux trois quarts… »

 

Le lendemain, dans l’appartement d’Hugues règne une ambiance “Waterloo, morne plaine”. La femme de ménage ne trouve rien d’écrit, ni dans la corbeille de droite, ni sur le bloc central.

L’écrivain avale son petit déjeuner sans plaisir et sans même y penser. Il s’affale à son bureau, relit le dernier chapitre de “son” roman et prend une décision : « Essayons de trouver une fin glorieuse à ce roman venu de nulle part ! »