Dans un grenier étroit d’une petite maison dans une ville modeste, on trouve deux merveilles : une table de jeu et un secrétaire, tous deux en marqueterie de nacre, bois précieux et métaux incrustés. Fabriqués en Syrie en 1922/23 à la demande du consul d’une petite ville de ce pays nouvellement investi par la France. Le diplomate était l’arrière-grand-père des précédents propriétaires. En 1946, lorsque la France fut chassée du pays, les deux merveilles ont entrepris un voyage hasardeux vers le foyer initial du consul.
Dans les temps troublés d’immédiate après-guerre, c’était miracle que ces deux meubles rejoignent la petite maison d’une ville modeste de métropole.
Peu après la mort du consul, par manque de place… et de goût, les deux merveilles ont, avec d’infinies précautions, migré au grenier. Il s’était transmis de grand-père, père et fils qu’il ne faudrait jamais se séparer de ces deux meubles.
Grâce à des combinaisons de plateaux coulissants ou pliants, la table proposait des jeux de parcours, de dés, de stratégie et de hasard. Mais le jeu d’échecs était mis en avant avec de grandes pièces superbes, finement sculptées dans l’ivoire et l’ébène.
Depuis une vingtaine d’années des objets beaucoup plus récents et sans aucun charme, avaient envahi l’espace un peu confiné du grenier de la petite maison dans la modeste ville.
Pour lutter contre l’ennui, les objets s’étaient organisés :
ils avaient institué des parties d’échecs sur la table de jeu en marqueterie précieuse de la table.
Nombreux sont ceux qui avaient appris les règles du jeu, grâce à la table elle-même qui prodiguait cours et conseils. Elle avait enseigné les coups historiques et les stratégies les plus célèbres.
C’est la table elle-même qui glissait les superbes pièces en fonction des ordres des joueurs. Ce n’était pas très rapide, surtout s’il y avait prise, mais le temps était leur allié. Le grenier était devenu une académie de jeu d’échecs !
Téléphone-gris-à-cadran était devenu le meilleur joueur du grenier. Personne n’avait, jusqu’à maintenant, réussi à le battre. Radio-à-lampes ne désespérait pas d’y parvenir un jour.
Le secrétaire est aussi revêtu d’une impressionnante marqueterie. Il s’utilise debout. L’écritoire est un panneau incliné qui s’ouvre sur la réserve de papier, de plumes et d’encres de différentes couleurs. Au-dessus de l’écritoire, deux tiroirs conservent cachets, cire et petit matériel nécessaire à la correspondance.
Et au-dessus des tiroirs, reprenant le format de ceux-ci, à hauteur d’yeux de l’utilisateur, deux plaques de cuivre portaient des inscriptions : à droite en arabe, à gauche en français. Elles sont réunies par une spirale métallique. Grâce à un mécanisme à ressorts caché, elles changeaient comme si l’on tournait des pages. Il est gravé sur ces plaques des malédictions, des promesses d’une calamité ou les risques d’une catastrophe imminente si les deux meubles sont déplacés, détruits, volés ou vendus ! Étrange !
C’est pour cela que les anciens occupants n’ont jamais eu l’intention de s’en séparer. Déjà, les monter au grenier !...
Mais les nouveaux propriétaires n’ont pas ces scrupules. Ils sont décidés à vendre les deux merveilles et commencent à s’organiser.
Tout d’abord, il y eut la visite d’un expert. Les deux meubles furent flattés par l’estimation du professionnel. Il précisa qu’il n’y avait pas beaucoup d’acquéreurs pour ce type de marchandise, mais que si les nouveaux propriétaires pouvaient en accrocher un, ce serait très bénéfique ! Les merveilles furent un peu froissées par le terme ‘marchandise’.
Comme il n’était pas question de vente, le grenier resta calme.
Ensuite, il y eut des prises de vue avec un appareil qu’aucun objet du grenier ne connaissait. Une sorte de courte planchette, mais pas en bois, dont une face affichait des images. Les objets pouvaient parfois apercevoir rapidement les photos prises. Évidemment, c’était au milieu du désordre et dans un nuage de poussière. Les occupants du grenier n’avaient pas manqué de beaucoup s’agiter avant l’arrivée des propriétaires…
Ceux-ci, craignant d’abîmer ce qu’ils estimaient être un magot, n’osèrent pas descendre les meubles dans un cadre plus flatteur.
La première visite fut celle d’un antiquaire et déplut beaucoup aux propriétaires. Ils n’admettaient pas que le professionnel, dans un premier temps, divise par deux l’estimation de l’expert. Puis, prétextant le coût d’un transport spécialisé, d’une remise en état par un ébéniste qualifié pour cette marqueterie, la rareté des amateurs pour ce genre de marchandises et… sans oublier une petite marge éventuelle « vous le comprendrez bien ! ». Bref il leur faisait une offre ridicule.
Les propriétaires polis raccompagnèrent le marchand sans commentaires. Ce n’est qu’une fois la porte refermée qu’ils se laissèrent aller à moult insultes, injures et grossièretés !
Le visiteur suivant était un collectionneur de meubles en marqueterie du Proche-Orient. Il trouvait les meubles charmants, mais pas exceptionnels. Seule la table de jeu l’intéressait, mais puisqu’elle était indissociable du secrétaire…
Il avait remarqué la disposition des pièces sur l’échiquier, cela l’avait intrigué. Se retournant vers ses interlocuteurs, il leur demanda : « Vous êtes joueurs, vous-mêmes, et vous venez ici pour vous affronter, dans ce décor sinistre et poussiéreux ?
— Non, pas du tout. Nous ne sommes pas joueurs.
— Ah ! J’aurais cru, au vu de l’avancement de la partie.
— Oh non, nous avons disposé les pièces au hasard, nous n’y connaissons strictement rien à ce jeu !
— Voyez-vous, je suis joueur d’un bon niveau et je crois reconnaître les positions d’une célèbre partie, c’est étrange… »
Le collectionneur, dubitatif, se retourna pour revoir la table. Horreur ! Des pièces avaient fait mouvement, un cavalier avait même pris le dernier pion. Les blancs étaient en situation de mat !
Il vit un mauvais présage, l’achat ne l’intéressait plus. Il prit congé précipitamment.
Le troisième visiteur était d’origine syrienne. Ayant bien réussi en France, il essayait de se constituer une collection de meubles et d’objets anciens de son pays. Il trouva la table de jeu intéressante, sans plus. En revanche, le secrétaire lui parut plus digne d’intérêt. Son format : on l’utilise debout. Sa marqueterie très soignée et originale, ses tiroirs qui s’ouvrent sur le côté du piètement. Et surtout, les petites plaques de cuivre tournantes qui affichent des textes en arabe et en français.
Se tournant vers ses hôtes : « J’avais déjà entendu parler de ce dispositif, mais je n’en avais jamais vu. Habituellement, dit-il, on trouve des citations de philosophe, des dictons de sagesse ou des recommandations à caractère religieux. Le mécanisme est dissimulé derrière le meuble, il se remonte avec une clé ».
Et portant à nouveau son regard sur le secrétaire : « Mais là… »
Il se figea, les inscriptions avaient changé et proféraient maintenant des menaces au nom d’Allah !
Il toisa les propriétaires : « Je suis désolé, je suis très pieux. Je ne sais pas si vous avez voulu me jouer un tour, mais je ne trouve pas la plaisanterie drôle ! Permettez-moi de me retirer ».
Les propriétaires étaient inquiets. L’expert avait prévenu qu’il y avait peu d’amateurs, ils en avaient déjà ‘grillé’ deux !
Un troisième se présenta. Les pièces de l’échiquier avaient été retirées, mais, pendant la visite, c’était la table elle-même qui changea de configuration grâce à ses panneaux repliables.
Adieu jackpot !
Le consul, avant son rapatriement en métropole, avait fait changer les inscriptions du secrétaire. À l’origine, c’était de grands principes philosophiques ou religieux, mais, craignant le vol, dans cette période troublée, il avait fait changer les inscriptions pour des anathèmes, malédictions et autres prophéties envers ceux qui s’en prendraient à ces meubles magnifiques.
Ces précautions étaient encore utiles aujourd’hui envers les cupides et les irrespectueux.