Un groupe d’amis d’un même immeuble a pris l’habitude de se réunir une ou deux fois par semaine pour jouer au tarot. Ils sont cinq, et les parties sont organisées chez Marcel qui occupe un grand appartement au dernier étage. Afin de pimenter le jeu, un enjeu a été mis en place : avant le début de la partie, tous les joueurs doivent verser dix euros. Quand le jeu s’arrête, le vainqueur empoche le pot en entier. Et ce gagnant est presque toujours Marcel ! Et celui qui a tout le temps perdu, c’est Firmin ! Un peu tête en l’air et souvent rêveur, il n’observe pas assez le jeu et commet souvent de lourdes fautes !
Un autre enjeu est défini : celui qui perd doit, à la prochaine partie, apporter les deux bouteilles de vin nécessaires pour étancher la soif des cinq joueurs. Et c’est toujours Firmin qui s’y colle !
Certes, il y a un garde-fou, quant au prix des bouteilles : pas plus de dix euros pièce. Mais il trouve que ça commence à lui coûter et songe, de plus en plus, à se retirer du groupe.
Mais aujourd’hui est différent, il gagne : il vient de remporter deux parties, deux fois un contrat de Garde, et chaque fois, c’était Marcel qui était son partenaire lors de l’appel au Roi. Peut-être que ceci explique cela…
Plus concentré que d’habitude, il finit la partie sans trop de fautes et en fin d’après-midi, avec jubilation, il encaisse le pot. Ce ne sera pas lui qui fournira les deux bouteilles de la prochaine session.
Une fois les joueurs partis, Marcel ramasse les cartes, les mélange longuement, les rassemble avec lenteur puis pose le paquet devant lui, face contre terre. « Avez-vous une explication ? », demande-t-il alors aux cartes. Il attend un bon moment avant de retourner la première carte du paquet et de la poser à côté. C’est le Petit, le 1, le plus faible des atouts. Marcel est perplexe devant cette réponse. Il réfléchit un bon moment et pense qu’il s’agit de Firmin : “le petit qu’on mène au bout”, le plus faible qu’on fait gagner. La carte suivante est retournée, c’est le 20 d’atout, signifiant le jeu. Ses vignettes représentent une partie de boule chez les pauvres et, dans un salon, des bourgeois qui jouent aux cartes.
« Firmin et le jeu, pourquoi le faire gagner et pourquoi aujourd’hui ? » se dit Marcel. Il se rappelle qu’il perd très souvent, qu’il est moqué après ses coups stupides : « Allez… encore tête en l’air », « On cherche les fraises en hiver ? », « Ouh là, je plains le partenaire ! ».
Marcel croit comprendre, et pour en être sûr, retourne encore une carte : c’est, comme il le pressentait, l’Excuse.
Firmin prévoyait de quitter le groupe, de s’excuser.
Les semaines défilent. Firmin perd moins souvent, et Marcel a des succès moins dominateurs. Tous les joueurs sont satisfaits, les gagnants continuent d’empocher le pot et les perdants de fournir les deux bouteilles à la prochaine rencontre.
Une nuit, un violent orage s’abat sur la ville, et l’appartement de Marcel, situé au dernier étage, subit d’importants dégâts. Les joueurs déplacent leurs parties de tarot chez Albert. Son salon n’est pas bien grand, mais en déplaçant deux fauteuils, la place est trouvée pour la table de jeu et les cinq chaises descendues de chez Marcel. Celui-ci emporte ses cartes pour cette première partie délocalisée.
Albert, qui soupçonne quelque chose de pas net dans les succès de Marcel et dans ceux, plus récents de Firmin, a prévu un stratagème en se procurant un jeu tout neuf, pas encore déballé.
« Je suis passé devant le marchand, et je me suis dit qu’il nous sera plus agréable de jouer avec des cartes neuves ! Elles glissent mieux et sont plus rigides ». Comment ne pas être d’accord avec cette proposition ?
On joue donc avec le nouveau jeu, et ce n’est pas Marcel qui gagne et c’est Firmin qui apportera les bouteilles pour la prochaine session.
Mais alors que tous les participants se lèvent et discutent des événements de la partie, Albert échange les emballages pour substituer le jeu nouveau de l’ancien. Marcel repart, croyant rapporter son jeu.
Lorsque tout le monde est parti, il s’assoit et étale sur la table les cartes d’Albert. Il examine d’abord le 21, puis l’Excuse et enfin le Petit. Rien d’anormal n’apparait, de la même épaisseur que les autres cartes.
Sur une balance de cuisine, il pèse les trois suspectes et trois autres ordinaires, rien ne les différencie.
Il ne perd pas espoir. Dans la cuisine, il va se servir un verre de vin blanc puis se remet au travail. Toutes les têtes, dans toutes les couleurs, sont examinées attentivement. Rien ! Il réfléchit en allant se resservir un verre de vin blanc. « Je suis sûr qu’il y a un truc ! » se persuade-t-il en revenant à la table.
En interrogeant du regard le jeu étalé sur la table, une chose l’intrigue. Il semble que le rouge se décolore et que le noir se grise. « Le jour baisse », se dit-il en allumant toutes les lumières du salon. Ça se confirme encore, le jeu pâlit. Les rouges sont devenus roses, et les noirs gris moyens. Quant aux atouts, les vignettes dessinées, un peu naïves, sont maintenant monochromes !
Albert est effondré, les cartes se décolorent de plus en plus, toutes seules. Certaines commencent à disparaître complètement.
Albert a compris ! Les cartes changent toutes seules de couleur et de dessin !
Mais c’est trop tard, les cartes sont maintenant toutes blanches, vierges.