Les réacteurs vrombissent et Isabelle est plaquée au siège. Le vacarme infernal s’amplifie et tout à coup, les bruits de roulements cessent. L’avion se cabre légèrement et part à l’assaut de l’altitude. Après ce très long embarquement et ce remue-ménage incessant dans les travées, enfin, ils sont en l’air, pense la jeune femme. Elle souffle et se détend, une dernière angoisse s’évanouit.
Elle entend l’hôtesse proposer à son voisin, oreiller et bandeau. À elle seulement l’oreiller, elle a les yeux déjà bandés… depuis quatre jours.
Isabelle est médecin urgentiste. Après son diplôme, elle s’est engagée dans cette organisation spécialisée dans l’aide aux victimes de guerre.
Il y a quelques jours, lors d’un épisode particulièrement barbare, elle a été prise, elle et ses collègues, dans un assaut meurtrier. Après un bombardement et de nombreuses fusillades, des hommes lourdement armés ont envahi son unité de vingt-quatre lits, abritée sous une tente.
Elle a voulu intervenir, mais a été fermement mise à l’écart, sans toutefois être menacée. Et le massacre a commencé, méthodique, implacable : deux coups de machette puis une rafale. Elle s’effondre en hurlant, la tête dans les mains.
Le silence revenu, elle se sent soulevée par ses collègues. Debout, elle ouvre les yeux, mais ne voit rien. Le stress lui a fait perdre la vue.
Plus tard, au quartier général de l’organisation, elle est prise en charge par l’unité médicale. Deux ophtalmologistes lui confirment que ses yeux sont intacts, le problème vient du cerveau qui ne veut pas avaliser les images du massacre. Un travail psychologique spécialisé devrait lui rendre la vue. Un retour au pays s’impose.
Au même moment, dans une cuisine d’un petit appartement du onzième arrondissement de Paris :
« Écoutez-moi tous ! dit la Théière du haut de son étagère, Isabelle est de retour dans la journée.
— Ah ! On va avoir enfin un peu d’animation s’enthousiasme la boîte à sel.
— On va prendre un peu l’air hors de ce tiroir, clament en chœur les couverts.
— On va peut-être servir à quelque chose, s’enflamment les casseroles. »
Théière laisse passer cette vague d’enthousiasme. Il est vrai que leur propriétaire les laisse souvent seuls de longues semaines.
Elle reprend : « Mais, il y a un problème…
— Elle a trouvé un amoureux ! plaisante la boîte à biscuits.
— Elle veut déménager ? interroge la cocotte en fonte.
— Non, reprend Théière, elle est aveugle ! Elle ne voit plus rien ! »
Un silence aussi lourd qu’un secret de grand-mère s’abat sur la cuisine. Après un très long moment, l’économe balbutie en pleurnichant : « Tu veux dire qu’elle ne verra plus jamais ?
— Non, pas tout à fait. Pendant un certain temps elle ne verra rien, ni personne, le noir… mais, ça reviendra… enfin on espère… c’est même sûr, d’après les spécialistes.
— Et dans combien de temps ? demande, inquiet, la boîte à sucre.
— Trois semaines, un mois… On ne sait pas ! Tu sais, les humains ont un cerveau… souvent, cela leur semble bien pratique, mais parfois cela leur pose de gros problèmes !
— La pauvre ! gémit la poêle à frire. »
Pour sa sortie d’avion, Isabelle est prise en charge par une hôtesse qui la mène à un membre de l’organisation qui l’attend. Elle est conduite au siège où le directeur de sa branche l’accueille avec enthousiasme. « On m’a confirmé, lui dit-il, que votre cécité est temporaire. Peut-être êtes-vous angoissée à ce sujet, mais tout va bien se passer et…
— Je l’espère, coupe la jeune femme.
— Nous avons pris rendez-vous avec un ophtalmologiste grand spécialiste des traumatismes et un psychologue ayant une grande expérience de votre cas. Naturellement, nous prenons en charge tous les frais, les soins, la livraison des repas et les transports en taxis. Si vous avez le moindre problème, appelez-nous.
— Merci. Mais maintenant, j’aimerais rentrer chez moi, si c’est possible.
— On va vous accompagner jusqu’à votre domicile. Bon courage, tenez bon et un grand merci pour ce que vous avez fait. »
Théière continue son discours :
« Il faut être réactif, bouger rapidement, se présenter comme il faut ou se soustraire au besoin.
— Comme tu parles bien, souffle l’écumoire.
— Attention, c’est très sérieux ! Elle a assez aidé les autres pour qu’on lui donne un bon coup de main, ne trouvez-vous pas ? »
Un murmure de franche approbation envahit la cuisine.
« Bon… alors voilà quelques recommandations :
- Les cuillères, petites et grandes, présentez-vous dans le bon sens, creux vers le haut !
- Les fourchettes, idem. Ne faites pas le dos rond !
- Les couteaux, toujours bien aiguisés. Un couteau qui ne coupe pas est dangereux !
- Les bocaux, apprenez à rester fermés quand, manifestement, ce n’est pas vous qui êtes recherché !
- Les casseroles, bien présenter vos manches quand il faut et les éloigner en cas de risque !
- Les robinets, une eau chaude… pas trop chaude !
- Micro-ondes, fais un effort pour ajuster température et durée ! On va lui livrer des plats à réchauffer, ne fais pas comme d’habitude, il faut que ce ne soit ni trop, ni trop peu. Là, ça ne serait pas drôle !
— Compte sur moi, répond l’appareil, je ne déconnerai pas ! »
Théière reprend :
« Moi-même je vais faire très attention ! Notre maîtresse est très amatrice de thé et on le prépare avec de l’eau bouillante… pardon, frémissante. Mais ça reste brûlant ! »
Son collègue a accompagné Isabelle jusqu’à sa porte. À tâtons, elle cherche la bonne clé. De son autre main, elle repère la serrure et ouvre. Elle est enfin chez elle ! En vue de se changer, les bras en avant, elle se dirige vers sa chambre. Elle repère sans problème sa tenue préférée, celle qu’elle porte quand elle est seule…
Puis elle décide de se faire un thé. Les mains en avant, elle se rend dans la cuisine. Elle reconnaît les odeurs et les sons. Sans problème elle retrouve la théière et le pot à thé qu’elle désire : le troisième en partant de la droite. Deux pas glissés à gauche et elle est devant l’évier. Elle l’a fait tant de fois !
Elle laisse couler l’eau un moment puis présente la bouilloire sous le robinet. Tout à coup elle sent une pression dans la main qui écarte le récipient du jet. Du bout des doigts elle teste le niveau d’eau, ça va !
L’eau est à bonne température, elle s’apprête à la verser dans la théière. Celle-ci est repérée de sa main libre et elle approche la bouilloire en la basculant pour verser. Le jet est un peu trop près du bord, Théière glisse légèrement pour mieux se positionner.
Comme à son habitude, Isabelle s’installe sur une chaise après avoir posé tasse et théière sur la table. Elle écoute les bruits familiers : la rue, bien sûr, mais aussi la voisine qui ferme sa porte palière en la claquant, la télé de ses vieux voisins un peu sourds qui regardent les informations avant d’éteindre et d’aller lire dans leur lit, l’autre voisin qui réchauffe son diner en faisant tourner son micro-ondes.
Elle sent sa main frôler la théière, pourtant elle a l’impression d’être restée parfaitement immobile. Le thé est comme elle l’attendait, excellent.
Après ce moment de quiétude, elle pose la tasse et la théière dans l’évier, on verra demain pour les laver. Elle se lave rapidement les dents et va se coucher. Sur le conseil des médecins, elle décide de garder le bandeau pour éviter de paniquer en s’apercevant qu’elle ne voit rien quand elle ouvre les yeux.
Tard dans la nuit, on vit le robinet s’ouvrir tout seul sur de l’eau chaude, Théière et la tasse prendre une douche et se jeter tête en bas sur l’égouttoir.
Au matin, après une douche et la mise en place d’un bandeau propre elle se présente dans la cuisine en vue de se préparer un thé. Surprise, elle ne trouve pas la théière et la tasse dans l’évier, mais sur l’égouttoir. Pourtant elle est sûre que… mais bon !
Avec plaisir, en ouvrant le premier pot, elle retrouve le parfum si particulier de son thé du matin. En attendant l’infusion, installée à la table de cuisine, elle écoute les bruits du matin. Le livreur qui décharge les fûts de bière au café, un peu plus haut. Les automobilistes qui s’interpellent, les klaxons et les crissements de pneus. Elle boit son thé à petites lampées, pour bien le savourer. Elle regrette de ne pas revoir les superbes couleurs et reflets du breuvage.
Mais elle ne doit pas s’attarder, on vient la chercher pour un examen approfondi de ses yeux auprès d’un ophtalmologiste spécialisé et pour sa première séance chez le psy. Celle-ci risque d’être éprouvante, elle va devoir décrire les scènes que son cerveau refuse d’imager.
Christophe est le petit ami d’Isabelle. Ils ont fait leurs études ensemble, ont obtenu leur diplôme en même temps et se sont engagés dans la même organisation. Son activité, ces dernières semaines, l’a mené sur un autre continent. Il a été prévenu rapidement de ‘l’accident’, mais sur les recommandations de ses collègues, il n’a pas pris contact avec Isabelle. D’après leurs expériences, beaucoup de nouveaux blessés semblent ne pas souhaiter être contactés par les proches. Cela ajoute un stress supplémentaire, surtout si des projets communs ont été formulés. Et sur le moment, on ignorait le caractère provisoire du handicap. Il est préférable que ce soit Isabelle qui le contacte. Depuis il scrute heure par heure sa messagerie, mais rien.
N'y tenant plus, il n’a pas écouté les conseils de ses collègues. Il est maintenant dans le hall de l’immeuble d’Isabelle. La voisine, le connaissant, lui a ouvert. Il a sonné et martelé la porte de l’appartement, mais il semble qu’elle soit absente. Il a téléphoné à son bureau. On lui a parlé des consultations auprès de spécialistes, mais c’est sûr, hier, elle est rentrée chez elle. Il a décidé de l’attendre…
Comme prévu, la séance chez le psy a été éprouvante, mais réconfortante. Sa cécité ne devrait pas durer trop longtemps. Quant à ses yeux, ils n’ont subi aucun dommage.
Elle se retrouve sur un boulevard bruyant, en compagnie de son ‘chauffeur’. Celui-ci doit la déposer chez elle et rentrer au siège, d’autres courses l’attendent sûrement.
« Je comprends, dit-elle. Je vous demande une dernière faveur, il faut que je me procure des œufs ! Ça va vous paraître bizarre, mais là d’où je viens on n’en trouvait pas. Peut-être avaient-ils tué aussi toutes les poules ?
— On en trouvera en chemin ! Venez, on va à la voiture. »
Après quelques minutes, le véhicule s’arrête.
« Attendez-moi, je vois une boutique ‘Beurre, œufs, fromage’. Combien en voulez-vous ?
— 12 !
— Eh bien ! Certains c’est la coke ou le hash, vous c’est les œufs !
— Chacun son vice, dit-elle en éclatant de rire »
Ils s’arrêtent devant son immeuble. Le chauffeur l’accompagne jusqu’à la porte d’entrée.
« Merci, laissez-moi ici, ça ira. Je me rappelle le code. Il faut que j’apprenne à me débrouiller toute seule.
— Surtout, n’oubliez pas vos œufs ! Ne les cassez-pas. Bonne journée »
À tâtons, elle trouve le clavier du digicode. Elle compose le code, se trompe, puis recommence et la porte s’ouvre avec le signal caractéristique. Comme elle le fait d’habitude, de l’épaule, elle pousse le lourd battant, avance de quelques pas sur le grand paillasson. La porte se referme. Il y a une odeur particulière dans cette entrée et dans l’escalier. Le produit d’entretien que les gens de l’entretien utilisent, sans doute. Prudemment, elle avance lentement pour trouver la première marche. Elle tend aussi les bras pour trouver le pilier du début de l’escalier. Tous les deux lui semblent bien loin, mais son pied butte enfin sur la première marche, quand sa main prend contact avec la boule noire du pilier. Elle commence à monter vaillamment les trois étages, sa main gauche tenant la rampe, la douzaine d’œufs sous le bras opposé.
Une drôle d’impression la saisit, il lui semble qu’elle n’est pas toute seule dans cet escalier. Pour en être sûre, elle se fige plusieurs fois et écoute. C’est sûr, il y a quelqu’un. Mais il lui semble reconnaître un effluve qu’elle connaît bien.
« Pourrais-tu prendre mes œufs, j’ai peur de les laisser tomber ? »
Et elle sent la boîte glisser de dessous son bras.
Arrivée à sa porte qu’elle débloque avec sa clé, elle pousse le battant et, sans le fermer, avance dans le couloir.
« Je suis contente que tu sois là. Je ne voulais pas que tu me vois dans cet état, mais puisque tu es là… Embrasse-moi !
— Attends, je pose les œufs. »
Théière est extatique ! Enfin une belle ambiance dans la cuisine !
« Mais attention, les gars à la suite. Je pense qu’Isabelle va faire une omelette… ou des œufs au plat… enfin un truc comme ça ! Mais sans aide ! Donc de l’huile et du beurre, une poêle, un bol, une spatule, une fourchette pour fouetter, du sel, du poivre et tout ce qui va bien…
— OUI, CHEF ! hurle toute la cuisine en chœur
— C’est ça, marrez-vous ! répond, dépitée, Théière. »
« Tu n’as pas envie d’une omelette ?
— Je m’y mets !
— Oups, pas question ! Une omelette réalisée par une aveugle sans aide, ça te tente ?
— Bien sûr ! Un tel événement exceptionnel, ça ne se refuse pas !
— Alors allons-y ! »
Isabelle, malgré son bandeau sur les yeux, retrouvaient sa complicité avec Christophe.
« Moi je l’aime baveuse, dit ce dernier.
— Pas de problème ! »
Comment faire une omelette baveuse quand on est aveugle ?
Théière est paniquée. Une omelette baveuse ? Ça se décide quand on voit !
« Ne t’en fais pas, lui glisse la poêle qui n’accroche pas. Isabelle fait souvent des omelettes. J’ai l’habitude, je gère »
Effectivement, au moment opportun, le feu sous la poêle s’est arrêté.
Isabelle, n’entendant plus le sifflement du gaz, sert une omelette baveuse à son bien aimé et à elle-même. Elle avait simplement oublié le sel, mais pas grave !
La soirée s’est prolongée sur de riches conversations et diverses activités. Sur tous les plans Isabelle et Christophe s’entendaient à merveille. Le matin, elle ne mettait plus son bandeau et commençait à percevoir des ombres.