« On ne mélange pas les torchons avec les serviettes », adage maintes fois répété lors de mon enfance, s’est avéré inexact un soir, à l’occasion d’un dîner très bourgeois dans le centre-ville.
Cette soirée est prévue pour douze personnes. « Trop, ça porterait malheur ! » déclare la maîtresse de maison, qui ne sait pas encore que le désastre est déjà là.
Cette femme, précieuse et sophistiquée, du moins c’est l’image qu’elle veut renvoyer, a invité des collègues, galeristes comme elle, et de jolies femmes accompagnatrices… Certaines sont artistes, d’autres cherchent leur voie… toutes restent dans des situations confortables.
En ce moment, les torchons vivent une situation étrange : ils sont repassés ! L’un d’entre eux tente d’intervenir pour signaler l’erreur, les autres l’en dissuadent :
« Oui, mais c’est chaud !
— Décontracte-toi, n’aie pas peur, ça va bien se repasser ! rires des autres
— Ok, mais c’est quand même chaud ! criaille celui qui n’a pas compris la blague.
— Tu préfères te sentir, mouillé et sale, à frotter le fond d’une marmite ? Et quand on est pendu sur le bord d’une cuisinière chauffée à vif, là il fait chaud !
— Prends le fer à repasser comme un massage !
Hilarité générale parmi les torchons devenant serviettes ! »
Du côté des cuisines, les serviettes, quant à elles, ne sont pas à la fête. Sorties du four, elles subissent les queues de casseroles et couvercles brûlants pour être enfin jetées sur l’épaule et attendre d’autres tourments.
Essuyage des plans de travail, essuyage d’une cuillère après vérification d’une sauce, essuyage de fruits et légumes, certains sont bien rugueux ! Ça change des tapotements délicats aux coins des bouches, de monter la garde dans les cols de chemises ou d’humer les parfums subtils ou ravageurs des femmes, accrochées aux décolletés.
« Je crois qu’on vit notre 1789, a le temps de jeter l’une à ses collègues.
— Tu parles d’une sinécure ! renchérit l’autre… et puis ces grossièretés !
— Tout à l’heure, j’ai aidé à sortir un truc du four. J’ai reçu des projections grasses et brûlantes. Jamais je ne m’en remettrai !
— Et moi, j’ai essuyé les casseroles ! Mais où va-t-on ?
— On n’a même pas été repassées avant utilisation !
— Finie la belle vie ! Maintenant on échange sans vergogne les compétences !
— Tu veux dire les privilèges, sans doute, conclut la plus sage d’entre elles ».
Le dîner est préparé par un chef, secondé par un maître d’hôtel et une serveuse. Le stress monte dans la cuisine trop petite et dans la salle loin d’être prête. Les opérations se font de plus en plus vite.
La serveuse est amoureuse et plus grand-chose d’autre n’est important à ses yeux. Torchons, serviettes, peuh…
L’heure de l’arrivée des invités approche.
C’est un dîner précieux, où toutes les vacheries devront être enrobées d’un humour fracassant. La médisance est une vertu, le mensonge un maquillage et l’offense une conquête !
La maitresse de maison s’est retranchée dans sa salle de bain. Elle pense à l’assaut qu’elle va donner à un de ses convives. Son accompagnatrice ne compte pas ! Elle s’est même assoupie dans sa baignoire. Elle est brusquement sortie de ses rêves charnels par la sonnette stridente de l’entrée. C’est le fleuriste qui apporte un peu de couleurs dans le noir, le beige et le blanc d’une salle à manger un peu standard.
Elle est en retard, dans un quart d’heure les premiers convives vont débarquer ! Il faut encore qu’elle finalise sa coiffure et son maquillage, enfile la lingerie qu’elle espère coquine. Mais tout cela prend du temps !
Nouveau coup de sonnette, premiers invités. Derniers contrôles de sa personne dans le grand miroir du couloir, sourire appliqué, elle se dirige dans la salle à manger où son mari a introduit les premiers arrivants.
Elle tend une main charmeuse, quand son mouvement est suspendu par une vive réflexion :
« Comme c’est charmant et original ! Vraiment ! déclare une accompagnatrice. Des torchons roulés en spirale dans les assiettes ! Félicitations ! Vous nous surprendrez toujours !
— Vous êtes moderne, ma chère ! chuchote une autre par-dessus l’épaule de la première.
— Mais il ne faudrait pas que la roture en prenne trop ! dit la première, les yeux froids plongés dans ceux de l’hôtesse.
— Il faudrait coordonner nappe et… serviettes, ajoute, perfide, un mari.
— Euh… Oui… Je sais… Elle n’a pas été livrée à temps, finit par mentir la maîtresse de maison.
— Dommage… souffle une bouche narquoise ».
Comme prévu, le repas est chaotique. Bien sûr, les convives s’accrochent, s’invectivent, parlent de plus en plus fort. La maîtresse de maison est effondrée et ne participe plus à la conversation. Elle boit trop et les plats qui défilent n’ont, pour elle, aucun goût !
Elle est définitivement ivre et malade. Sans prendre congé, elle quitte la table pour se réfugier dans sa chambre, non sans être passée d’abord par les toilettes pour se délester et ensuite par la salle de bain où elle découvre un maquillage en ruine !
Avant de sombrer dans un mauvais sommeil, elle entend, proférer par différentes voix, des insultes provenant de la salle à manger.
Sans surprise, lors de leurs retours, des convives ont réveillé des journalistes de la presse spécialisée pour narrer l’anecdote.
Après rangement, le mari, dans un premier temps, a refusé de payer la serveuse en raison de la faute lourde. L’épaisseur du cuisinier et l’agilité du maître d’hôtel ont réglé le problème.
Le lendemain, dimanche, la galerie reste fermée. Le lundi, maîtresse de maison, ayant repris ses esprits, tient son rang dans la boutique. Un artiste vient lui proposer une grande toile. Quand il la déballe, on y reconnaît le motif répété des torchons, devenus serviettes. Dans les mêmes tons. « Un des invités a dû en voler une pour faire rire ses amis, pense-t-elle. Ça ne m’intéresse pas !
— Dommage, ça va devenir très tendance ! répond l’artiste »
Elle allait encore décliner l’offre quand elle aperçoit, caché derrière du mobilier urbain, un portable qui filme. L’homme qui tient le smartphone était à sa table samedi soir… Elle réfléchit un instant puis se lance : « Combien en voulez-vous ?
— Je ne sais pas moi, disons dix-mille, répond, crânement, le graphiste
— Je vous en donne trois mille, dit-elle, tout en surveillant l’œil du téléphone.
— Euh… ce n’est pas beaucoup !
— Et le film que vous êtes en train de tourner, dit-elle en désignant l’espion derrière le panneau de pub, il va vous rapporter combien ?
— Je ne le connais pas… je vous jure sur la tête…
— Ho ! Laissez votre mère tranquille ! Avoir un fils comme vous… quelle galère ! Allez, foutez le camp !
— Et mon argent ?
— Je vous ferai un virement, laissez vos coordonnées.
— Bah, c’est-à-dire que…
— Dehors ! »
Elle sort rapidement à la suite de l’artiste pour bien voir son metteur en scène et pour se faire voir de lui. Surpris et très gêné, il lui fait un petit signe de tête et s’enfuit.
Quelques jours après ce malheureux incident, un petit article est paru dans un journal spécialisé, puis plus rien.
CODA
Quelques semaines plus tard, un riche collectionneur pousse la porte de la galerie. C’est un ancien client de son père qui a suivi la galerie après son déménagement. Passionné et curieux, il regarde toutes les toiles avec attention, n’exprime aucune impression et puis sur le point de partir, tend un doigt et laisse tomber un « Je la prends.
— Attendez, je ne vous ai pas…
— Vous verrez ça avec mon secrétaire, comme d’habitude. Il prendra contact avec vous rapidement. Madame, je vous souhaite le…
— Attendez… s’il vous plait… je voudrais vous conter une de mes mésaventures.
— Ah oui, quelle est-elle ?
— Cela a abouti à cette horrible chose, dit-elle en désignant les torchons géants.
— En effet, pas très intéressant. Je me suis dit : pourquoi vous encombrez-vous de ça ?
— Ça remonte à un mois ou deux, lors d’un dîner, la serveuse embauchée pour l’occasion a confondu torchons et serviettes.
Faut-dire qu’elle était amoureuse.
— Ah, alors…
— Et nous sommes passés à table avec des torchons bien repassés et pliés judicieusement. Bien sûr, mes chers collègues invités se sont moqués de moi, ont raconté l’histoire à la presse, qui n’en a rien relayé, ou presque.
— Votre histoire est passionnante, dit le vieux monsieur. Vous permettez que je m’asseye.
— Oh…Oui… Pardon… Le surlendemain, on m’a apporté cette horrible toile. Une caméra filmait l’évènement, un soi-disant ami.
— On n’est trahi que par les siens ! Et qu’attendez-vous de moi ?
Que j’achète cette croute ?
— Oh non !... Mais en fait si ! J’aimerais rendre la monnaie de leurs pièces à mes chers confrères.
— Vous m’intriguez… continuez
— Je voudrais que vous m’achetiez “gratuitement” cette horreur pour tenter de faire monter la cote. Si ça prend… »
Le vieil homme réfléchit longuement. Son visage parfois souriait ou devenait grave avec finesse. Enfin il se décida en ces termes :
« Votre intention est plaisante et j’y souscris. Mais il y a un problème : moi ! Personne ne croira que j’aie acheté cette horreur. Ça ne marchera pas. Par contre, j’ai une solution à vous proposer…
Voilà, j’ai un filleul qui est artiste de scène. Le cirque, le théâtre de rue c’est sa passion. Et il est doué ! Je vais lui en parler et je vous ferai porter la réponse par mon secrétaire, quand il viendra chercher le vrai achat.
— Je vous remercie beaucoup, lance la galeriste émue.
— C’est un vrai plaisir de vous aider. Votre père, en son temps, m’a beaucoup soutenu pour commencer ma collection. Et je vous vois comme lui, tenace. J’apprécie… Bon, maintenant il faut que je file, on doit m’attendre pour mes soins. La vieillesse est aussi, dans un sens, une aventure…
Quelques jours plus tard, une voiture décapotable, sono bien forte, s’arrêtait devant la galerie au milieu de la rue. Sans arrêter la musique ni refermer la portière, le conducteur descend de la voiture et entre dans la boutique. Il parlemente, donne un chèque et sort avec la toile simplement protégée avec du papier Craft.
Déjà les voitures derrière s’impatientent et klaxonnent. Mais notre acheteur ne se démonte pas et prend son temps. Sur le trottoir, il déchire et met en pièces le léger emballage. Pose la toile contre le mur et recule de trois pas pour la contempler. Les klaxons se font plus nombreux et stridents.
Le conducteur, sans gêne ni stress, installe sa toile verticale, à la vue de tous, à la place des passagers arrière. Il redémarre enfin, en faisant deux fois le tour du quartier des galeries d’art. Sa voiture, la sono, la toile qui dépasse largement du véhicule attirent les regards, et spécialement ceux des propriétaires de galeries…