Philippe est peintre abstrait. Il produit de grandes toiles. Coloriste reconnu, il travaille les formes en conjonction avec les couleurs, ce qui engendre des harmonies singulières qui lui sont propres. Il s’est assuré un modeste, mais réel, succès auprès de connaisseurs très avertis. Il ne fait pas fortune, mais il en vit. Et dans cette activité, ce n’est pas si mal !
Deux galeries vendent ses toiles, l’une à Paris et l’autre à Cannes. Il leur envoie régulièrement des images de son travail. Parfois, un des deux marchands “retient” un tableau par téléphone, mais le plus souvent ils se portent acquéreurs lors de leurs visites.
Le travail de Philippe est méticuleux. La qualité de l’exécution est aussi importante pour ses acheteurs que pour lui. Il ne se procure que des toiles professionnelles, des tubes de couleur de haute qualité aux teintes riches et profondes. Son tracé est net et dynamique, les juxtapositions sont souples et bien menées.
« Tu as vu, encore hier ? Le jaune pâlot qu’il a placé à côté du vert gazon, ça ne va pas du tout !
— Et le grand morceau écarlate entouré d’outremer, pouah !
— Et cet ocre, déjà fadasse, complètement éteint par la garance, une horreur !
— T’en penses quoi, Titane ?
— C’est vrai qu’en ce moment, ce n’est pas terrible. Mais qu’est-ce qu’on peut faire ?
— Je crois que j’ai une petite idée, dit Bleu de Céruléum
— Tu nous en faire part !
— Bah ! voilà… Je crois que je vais entrer en scène aujourd’hui. Là quand il va….
— Chut, silence ! fait Titane avec son autorité naturelle. Le voilà ! »
C’est le matin. L’artiste se met au travail. Pour commencer, il évalue le travail en cours, inspecte les parties qu’il a réalisées la veille. Si tout n’est pas parfait, il commence sa journée par corriger. Mais aujourd’hui, tout semble aller pour le mieux.
Il réfléchit à la suite des opérations. Il a en tête un grand aplat bleu très clair, diaphane, occupant le centre de sa toile. Il trouve le tube, le presse pour en faire sortir une bonne quantité, et là… incrédule, il voit un jaune vert puissant s’étaler sur sa palette. Il est désarçonné. Il lit l’intitulé du tube : Bleu Céruléum. Il examine la couleur étalée sur sa palette. « Ce doit être un Jaune Vert Cadmium clair » se dit-il en grand connaisseur des teintes et des marques de couleurs à l’huile.
« Le fabricant a surement commis une erreur dans le remplissage des tubes, se dit-il. Il s’est mélangé les pinceaux ! » Ce trait l’amuse un instant, mais il revient vite à sa préoccupation première. Son premier réflexe a été de saisir un couteau pour gratter la couleur non désirée et la jeter. Mais la couleur à l’huile extra fine coûte cher. Et il en a besoin en grande quantité, vu les surfaces qu’il doit couvrir.
Il regarde sa
toile, pour voir si ce jaune vert clair ne peut pas être utilisé ailleurs. Mais
non, toute sa construction visuelle s’effondrerait.
Et sur la surface qu’il envisageait de remplir ?
« Bah !... Voyons, se dit-il. Si ça ne va pas, je recouvrirai ! »
Et le Jaune Vert Cadmium Clair est soigneusement appliqué sur la grande forme qui occupe le centre de sa toile.
Le lendemain matin, il se dirige vers son atelier un peu perturbé. Une bonne partie de la nuit, il s’est reproché d’avoir utilisé la couleur non désirée, au lieu de l’a jeter. Que va-t-il retrouver maintenant ?
Il se plante devant sa toile. Il regarde intensément en plissant les yeux. Il analyse le jeu de couleurs, les impressions qu’il ressent devant cet accident. Troublé, ne sachant pas quoi faire… il va se faire un autre café.
Sa tasse fumante à la main, il se place devant sa toile. Il voit son référentiel, son monde de couleurs remis en question. Et il y a une réflexion qui monte et qu’il a du mal à rejeter : « Ce n’est pas si mal, en fin de compte ! » Ça chamboule tout son projet, mais pourquoi pas ? « Allez, au boulot !»
Pour se rassurer, il annonce la couleur : « Là, je verrai bien un Vert Cobalt ». Il cherche le tube en question, l’ouvre délicatement et vérifie son contenu avant d’en faire sortir la quantité voulue. C’est OK, ce vert mâtiné de bleu, c’est ce qu’il voulait.
Il continue : « Et là je verrai bien un Jaune de Mars ». Il tend le bras pour fouiller dans la caisse dans laquelle il range ses tubes. Mais il ne trouve pas. Il est pourtant sûr d’en avoir utilisé pour sa précédente toile. Mais là, impossible d’y mettre la main. Il jette un regard autour de lui, mais non, rien, nada !
Il s’aperçoit que sa main est tachée de rouge. Il croit un moment s’être coupé, mais non, c’est de la peinture. Et il voit le tube de Rouge Antique ouvert. C’est curieux, car jamais, au grand jamais, il ne replacerait un tube dans la caisse sans l’avoir refermé !
Machinalement, il place ses trois doigts tachés de rouge devant la toile. Il enlève sa main, la replace pour juger de l’effet. Il est, à la fois, perturbé et excité. Il prend un bon moment avant de prendre sa décision : « Et pourquoi pas ? Allons-y »
Il termine sa toile avec ce Rouge Antique qui semble vouloir s’imposer.
Le lendemain matin, il trouve sa toile superbe. Riche, élégante et dynamique. Tout ce qu’il aime !
Rapidement, il installe une toile vierge sur son chevalet. Comme à son habitude, il trace des formes savamment imbriquées au crayon effaçable. Il se recule pour évaluer l’ensemble, corrige une courbe, ajoute, enlève, efface et redessine. Cela lui prend la journée.
Le lendemain il passe à la couleur. Par habitude, comme un rite, il débute toujours par les extérieurs. Il a imaginé les bords de sa toile dans les bleus sombres et les verts denses pour converger vers des couleurs plus chaudes et vibrantes au centre.
Il se campe devant la caisse contenant les tubes. Avec ironie, les poings sur les hanches, il déclare : « Les tubes, aidez-moi ! ».
Et il voit, bouche bée, un tube s’ouvrir tout seul ! Il n’en croit pas ses yeux. Complétement hagard, il finit par placer le tube devant ses yeux : Bleu de Prusse. C’est avec cette couleur qu’il aurait peint sa première forme !
Dans les jours suivant, la réalisation de la toile suit le même processus. Philippe, de son doigt, désigne une forme et annonce : « Ici je vois bien un … », et un tube s’ouvre tout seul !
La toile, une fois terminée, est vraiment très réussie : vive, énergique et profonde.
Le peintre recommence l’expérience avec de nouvelles toiles, toujours avec le même succès.
Mais l’égo, mal traité, le pousse à l’aventure. Pour une nouvelle toile, il décide de se passer des “recommandations” de ses nouveaux “conseillers”. Il ignore les tubes qui s’ouvrent seuls et réalisent deux toiles, sans les conseils muets de ses nouveaux partenaires.
Quelques jours plus tard, le marchand parisien lui rend visite. Il est impressionné par l’évolution de son travail. Il achète cinq toiles, les premières réalisées avec l’intervention des tubes. Et sans, comme il le fait pourtant d’habitude, discuter le prix.
Le lendemain, Philippe emballe et expédie les toiles commandées. Puis il va chez son marchand de couleurs se procurer les teintes qu’il prévoit d’utiliser pour ses prochaines œuvres, mais dans une marque différente de celle habituellement utilisée.
Il se remet au travail avec son nouveau jeu de tubes. Ceux-ci sont inertes, aucun signe, rien. Ce qu’il souhaitait, travailler seul maintenant. Cette aventure de fou l’avait finalement bien perturbé.
Avec l’argent encaissé de la dernière vente, il s’est fait livrer une vingtaine de nouvelles toiles vierges et apprêtées. Il se remet au travail, dessin, retouche puis mise en couleur minutieuse, avec des accords de couleur longuement pensés. Le travail avance bien, il est content de lui.
Le second marchand annonce sa venue dans quelques jours. Le peintre presse le pas pour finir au moins quatre ou cinq toiles. Le jour de la visite, le galeriste est dubitatif.
« Où sont les dernières toiles, celle dont vous m’avez envoyé les photos récemment ? Vendues ?
— Heu… Oui… À votre collègue parisien, répond Philippe
— Ah ! Il connait bien son métier, c’est un vrai pro !
— Mais vous avez les dernières, ici…
— Hum… Oui… Mais non… Je les trouve moins percutantes, un peu en dedans, pas bien ouvertes, épanouies comme celles vues sur les photos. À la limite, et pour ne pas repartir les mains vides, je veux bien vous prendre bien celle-ci… si vous me faites un bon prix ! »
C’est la première toile, à moitié réalisée avec l’aide de ses assistants-tubes, et que le premier marchand a refusée, indiquant qu’elle ne lui semblait pas bien homogène.
Le marchandage est laborieux. La toile est décrochée de son châssis, roulée avec précaution, emballée et remise à l’acheteur qui laisse un chèque dont le montant est étriqué.
Le galeriste parti, Philippe revient au centre de son atelier, les mains sur les hanches. Il s’adresse à ses tubes :
« Ok, les couleurs, j’ai compris ! Si je veux continuer à manger à ma faim, il faut que je vous suive ! C’est ça ? »
Aucune réaction bien sûr, mais le lourd silence était tapissé de formes aux multiples accords de couleur.