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Whisky et Parfum

Extrait de "Le Bon Esprit des Objets"

Illustration de l'histoire Whisky et Parfum

 

Le large verre, plein de whisky, est lentement posé sur le côté de la coiffeuse. Tout en se regardant dans le somptueux miroir, le malfrat siffle d’admiration en s’asseyant. Des fioles et des flacons de toutes tailles, des aérosols de marque et des pulvérisateurs anonymes, des boîtes en verre ornées : tout un ensemble qui semble être la panoplie d’un alchimiste.

C’est la table de toilette d’une comédienne connue et en ce moment même sur scène dans un théâtre parisien. Le cambrioleur boit une nouvelle rasade de whisky.

 

 

« Dis-moi, Whisky, c’est quoi ce bazar ?

— Oh, c’est un des cambrioleurs, l’autre s’affaire sur le coffre. Il paraît que c’est une pointure.

— Et qu’est-ce qu’il fait, celui-là ?

— C’est l’imbécile alcoolique de la bande ! Il devrait être derrière une fenêtre à faire le guet, mais quand il a vu la richesse du bar…

— Et qu’est-ce qu’ils viennent chercher dans le coffre ? Il y a tant que ça ? demande Parfum

— C’est un des amis de monsieur qui a commandité le vol. Un document important, imprudemment signé, doit être retrouvé. Ce qu’ils trouveront en plus sera pour eux.

— Mais ! Regarde-moi ce sagouin ! Il ouvre tout, renifle tout, il étale même des rouges à lèvres sur le dos de la main !

— Et tout ça entre deux rasades de whisky, du trente ans d’âge ! De toute façon, pour ce genre d’individu, si c’est fort et… 

— Bah… justement… écoute… »

 

Le malfrat commence à se lasser des produits de beauté. Il se lève et boit son verre cul sec. Il le trouve très mauvais, très fort et terriblement piquant, mais après une longue hésitation, il avale quand même. Est-il un homme, oui ou non ?

Il a juste le temps de penser qu’il vient de faire une énorme bêtise, qu’un noir épais l’envahit et il tombe au sol sans connaissance.

 

Son collègue finit le travail. Ouvrir le coffre n’a pas été très compliqué. Il est vrai que lorsqu’on connaît la marque et le modèle, c’est plus facile, surtout si l’on a préparé son affaire sérieusement. Il a récupéré le document commandé, mis la main sur quelques titres, un peu de liquide et quelques bijoux assez standards. Mais enfin… ça paiera le déplacement se dit-il.

Il referme le coffre comme il l’a trouvé, et retire enfin ses gants.

Il lance dans l’escalier : « Ça y est, c’est fait… On se barre ! »

Il attend en vain une réponse.

« Oh, oh… Ne déconne pas, on y va ! »

Rien ! Connaissant son collègue, il se dirige vers le bar qu’ils ont dépassé tout à l’heure. Personne. Pressentant un problème, il monte rapidement à l’étage. C’est dans la deuxième chambre, manifestement celle de Madame, qu’il retrouve son complice, étendu à terre, dans une position vrillée bien grotesque, semblant embrasser la moquette à pleine bouche. Il se précipite et, péniblement, fait rouler son compagnon sur le dos. Celui-ci est sans connaissance, respirant de façon épisodique. Il le secoue énergiquement, en vain.

« Allez, merde, bouge ! Fais un effort ! Il faut qu’on se casse d’ici ! »

Mais il comprend que son complice ne bougera pas de sitôt et il est beaucoup trop lourd pour le transporter. Que faire ?

Il s’assoit et tente de mettre de l’ordre dans ses pensées. Il peut partir sur-le-champ et abandonner son complice… Cambriolage sans récupération du butin : trois ans. Surtout que ce n’est pas la première fois ! C’est vrai qu’il est très con et très alcoolique, mais il ne peut pas lui faire ça ! Trois ans sans boire !

 

Sa décision est prise. Il commence par remettre de l’ordre autour de la coiffeuse. Il retrouve le verre à whisky qui sent vraiment bizarre et le descend à la cuisine, le lave et le remet en place dans le bar.

Puis il rouvre le coffre, c’est plus facile maintenant. Il remet tout en place hormis le dossier voulu par le commanditaire. Il a une réputation à tenir. Le coffre refermé, il remonte auprès de son collègue. Pas d’amélioration. Quelques poussées du bout du pied ne provoquent aucune réaction. Il trouve son téléphone, compose le numéro de secours, indique les circonstances et l’adresse, raccroche et pose l’appareil près de son complice.

 

Rapidement il reprend la voiture qui les a amenés, lui et son collègue. Deux rues plus loin, il laisse passer une ambulance des pompiers. Il a laissé la porte d’entrée de la maison entrouverte. J’espère qu’il ne sera pas trop tard.

En roulant doucement, il se rend chez son commanditaire à qui il remet les documents volés.

« Tout s’est-il bien passé ?

— Pour le mieux.

— Vous avez pu vous rétribuer ?

— Ça ira… Bonsoir… »

 

 

« Dis-moi, Parfum, on y a été un peu fort, non ?

— C’est vrai, mais sur le moment, je n’avais pas d’autre solution. En tout cas, j’ai vécu une expérience inoubliable : le whisky trente ans d’âge, c’est sublime !

— N’est-ce pas ! Par contre, le parfum, d’un point de vue gustatif, c’est une abomination ! »

 

Le journal local rapporta qu’un cambriolage nocturne avait raté à cause d’une addiction à l’alcool. Un malfrat avait été admis aux urgences avec un taux d’alcoolémie défiant l’entendement. Heureusement des soins énergiques l’avaient sauvé de justesse.

Il a été condamné à une obligation de soins avec une évaluation tangible des résultats. Pour lui, le plus difficile commence.